John retrouvait peu à peu ses esprits. Il sentait les secousses du véhicule qui se déplaçait sur la route endommagée. Il sentait la douleur de ses poignets, provoquée par les menottes. Il sentait le froid et la dureté des parois du fourgon. Il avait du mal à respirer, à cause du sac qu’on lui avait attaché autour de la tête.

Les évènements se remettaient en ordre dans sa tête. Un soldat de la Trump Organization l’avait assommé. Il avait été transporté à toute hâte dans le véhicule, pendant que d’autres soldats criaient des ordres. Quelques minutes plus tard, l’engin avait démarré. Et maintenant ?

Il entendait les bruits à l’extérieur du fourgon. Les tirs et les explosions, le mouvement des hélicoptères, et la voix du Président. Les sons lui semblaient plus forts que lorsqu’il était arrivé à l’appartement d’Aleister. Ils devenaient plus nombreux. Peut-être le rapprochait-on de la zone des combats.

Il tenta de réfléchir, mais sa tête lui faisait encore mal. Il aurait voulu savoir s’il était seul dans le fourgon. Peut-être y avait-il des gardes ou d’autres prisonniers.

Le véhicule ralentit soudainement. Il entendit des cris à l’extérieur, suivis de tirs de canons et d’armes à feu. Des bruits sourds résonnèrent contre les parois du fourgon. Est-ce qu’on lui tirait dessus ? Il ne percevait pas de mouvement ou de bruit autour de lui. S’il était surveillé, ses vigiles devaient se montrer calmes.

Il crut entendre les portes de la cabine du véhicule s’ouvrir et se fermer. Quelqu’un, ou plusieurs personnes, y rentrait peut-être. Puis plus rien.

Le fourgon reprit sa route à toute allure, entraînant de nouvelles secousses. Il ne sentait pas bien. Sa tête tournait.

Le véhicule s’arrêta, doucement cette fois. Il entendit à l’extérieur le bruit lourd d’un portail métallique en mouvement. Le fourgon roula encore sur quelques mètres. Puis le bruit ne le trompa pas : on ouvrait la porte arrière du véhicule. Des éclats de voix résonnaient. On venait le chercher.

Des mains brutales saisirent ses poignets, détachèrent ses menottes puis le poussèrent hors du fourgon. Il tituba. Un homme, grand, enserra sa taille et ses bras pour l’immobiliser. Quelqu’un passa devant lui et défit la corde autour de son cou. Puis lui retira le sac.

John prit une grande inspiration. Le soldat couvert d’une casquette « Trump » qui se trouvait devant lui s’écarta pour qu’un autre soldat vienne l’inspecter.

John détacha ses yeux du regard du soldat pour savoir où il était. Il aperçut une rangée de grands édifices en pierre décorés de drapeaux américains et protégés par de nombreux militaires. De part et d’autres de la rue se trouvaient de grands portails métalliques et des véhicules blindés qui en surveillaient l’entrée. Au milieu de la rangée, enfin, se dressait un gratte-ciel en verre d’une hauteur démesurée, qui semblait monter jusqu’aux nuages. Un grand drapeau violet comprenant un T majuscule blanc en son centre recouvrait une partie de la façade. A sa base se trouvait un grand atrium illuminé. Sur le porche d’entrée étaient posés, en lettres dorées, les mots « TRUMP TOWER ».

Le soldat devant John fit un signe de la tête à ses collègues. Aussitôt, le premier militaire replaça le sac sur la tête de John.

Le soldat qui retenait John le lâcha puis s’empara de ses bras pour les menotter. La douleur étreignit à nouveau ses poignets.

John tenta de formuler une protestation, mais le militaire le poussa dans le dos en lui intimant le silence et en lui ordonnant de marcher. Plaçant une main sur l’épaule de John, il lui indiquait la direction à prendre en appuyant dans un sens ou l’autre.

John passa ce qui lui semblait être une porte tournante.

L’intérieur du bâtiment était bien chauffé, le marbre du sol dépourvu d’irrégularités pour autant qu’il puisse en juger. Les bruits des combats à l’extérieur étaient devenus inaudibles. En revanche, le hall de l’immeuble où on l’avait conduit semblait bondé. Sans qu’il puisse voire quoi que ce soit, il sentait autour de lui de nombreuses allées et venues. Un nombre incalculable de voix résonnaient dans la grande salle, certaines justes stressées ou impatientes, d’autres trahissant l’urgence ou l’énervement. L’un de ces sons se distinguait de tous les autres : la voix du Président, qui semblait provenir de hauts parleurs installés à plusieurs mètres du sol.

On le fit marcher et marcher encore, jusqu’à ce qui ressemblait à une cabine d’ascenseur. Il entendit les soldats autour de lui repousser d’autres personnes pour s’arroger la cabine.

L’ascenseur entama sa montée.

La cabine s’ouvrit. Un soldat poussa aussitôt John hors de l’ascenseur.

Il marcha dans ce qui lui semblait un dédale de couloirs étroits et remplis de passants. L’agitation régnait également à cet étage. Une odeur de café l’imprégnait.

Sans ménagement, on le fit entrer dans une pièce et asseoir sur une chaise métallique. Quelqu’un lui ôta ses menottes. Il entendit une lourde porte se refermer. Enfin, on lui retira le sac qui obstruait sa vision.

La lumière de la pièce lui fit mal aux yeux. Il dut attendre un instant avant d’y voir clair.

Il se trouvait dans la sorte de salle d’interrogatoire qu’il avait vu mille fois dans des séries policières. Il était assis sur une petite chaise en métal, devant une table en métal fixée au sol. Une large baie vitrée occupait la moitié du mur d’en face. Devant lui, assis, se trouvait un soldat avec une casquette Trump et des badges d’officiers sur son treillis.

L’officier consultait une série de photographies et de notes de papiers. Il relevait de temps en temps la tête vers John avant de se replonger dans ses documents.

John s’aperçut que son sac, ouvert en grand, se tenait contre un mur de la pièce, aux pieds d’un garde. Il constata que les deux portefeuilles et les deux téléphones, le sien et celui d’Aleister, se trouvaient sur un coin de la table, à disposition de l’officier. La caméra, en revanche, était restée dans le sac.

L’officier semblait perdre en assurance au fur et à mesure que le temps s’écoulait. Il ouvrit chaque portefeuille et en tira les cartes d’identité, qu’il consulta un moment. Il se pencha à nouveau sur une feuille pleine de texte, puis fixa son regard sur John.

« Aleister Rodgers ? », fit l’officier, hésitant.

« Non », répondit John faiblement, sentant sa tête qui tournait encore. « Je m’appelle John Doe. »

L’officier grimaça.

« Où est Monsieur Rodgers ?

– Aleister est mort. », lâcha John.

Le militaire ne parut pas apprécier la réponse. Il s’empara d’un de ses documents.

« Quel est votre vrai nom ? », grogna le militaire.

John le regarda sans trop comprendre.

« Quelle est votre fonction dans le mouvement globaliste et insurrectionnel appelé /pol/ ? »

Le soldat prenait le ton d’un inquisiteur.

John inspira. Il ne servait à rien d’enrober la vérité. Il raconta d’une voix monotone :

« Je n’y occupe aucun rôle. J’étais un ami d’Aleister. J’habite à Washington. Je suis venu le voir pour chercher de l’aide. J’ai pris ses affaires et je me suis réfugié chez lui après qu’il ait été abattu par ses camarades. »

Le militaire n’avait pas l’air satisfait de la réponse.

John ajouta, sur un ton grave :

« Tous les administrateurs sont morts. »

L’officier eut soudainement l’air désemparé, comme si on venait de lui annoncer la fin du monde.

« J’en ai la preuve… » commença John, mais le soldat se leva, le visage renfermé, et sortit brusquement sans fermer la porte de la pièce. Il entendit quelques cris provenir du couloir, apparemment à l’intention du groupe de militaires l’ayant arrêté. D’autres voix s’élevèrent. Puis un autre homme entra dans la salle

John ne le reconnut pas tout de suite, tant les images qu’il en avait vues lui donnaient un air différent. Il devait avoir autour de 85 ans. Clairement en surpoids, il se dirigea d’une démarche assez lente mais assurée vers la chaise où se tenait auparavant l’officier. La calvitie lui avait ôtée la plupart des cheveux du dessus de son crâne, mais il en conservait encore des touffes ébouriffées au niveau des tempes. Son visage bouffi et creusé par les rides était couvert des poils blancs et mal rasés d’une barbe de trois jours, son nez et ses larges joues marqués par les rougeurs typiques de la rosacée. Aucun sourire n’éclairait le visage de Stephen Bannon, mais ses yeux gris brillaient toujours.

Le Stratège du gouvernement des Etats-Unis d’Amérique s’installa sur la chaise, son regard fixé sur John. Il s’exprima avec une voix claire, quoique rendue plus rauque par l’âge :

« Veuillez excuser le capitaine. Tout le monde ici est sur les nerfs, vous pouvez comprendre pourquoi. »

John opina.

Bannon poursuivit :

« Vous n’êtes pas sans ignorer ce qu’il se passe, n’est-ce pas ? Puisque vous savez que nous cherchons les dénommés administrateurs. »

John opina à nouveau.

Bannon se fendit d’un sourire.

« Alors racontez-moi. »

John fit le récit de son voyage, depuis la veille où il avait découvert les graffitis sur sa porte jusqu’à son arrestation. Bannon l’écouta avec attention, ne l’interrompant que pour lui demander d’aller à l’essentiel.

John acheva son récit.

« C’est dommage que tous ces types soient morts », commenta Bannon avec détachement. « Je ne sais même pas si nous avions des agents infiltrés parmi eux. »

Il se renfonça dans son siège, parlant pour lui-même :

« Que vouliez-vous, c’était une opération mise en place par la Trump Organization. Moi, je suis au gouvernement, je n’ai un mot à dire qu’en ce qui concerne la police et l’armée. C’est bien peu de nos jours ! Je proposais d’agir plus tôt, mais personne ne m’a écouté. Et maintenant… »

Il se pencha vers John.

« Les responsables de la sécurité de la Trump Organization voulaient qu’on attrape quelques-uns des chefs de l’ennemi pour qu’on les cuisine et qu’on sème la discorde dans leurs rangs. Ils se figuraient que, parce que nous avions brisé leur anonymat, nous pourrions toujours renverser la situation si une crise éclatait ! Et au final, non seulement nos responsables ont décampés quand la situation a mal tournée, mais les responsables des rebelles sont morts, et il n y a que vous que nos petits génies ont pu attraper. Devinez qui va devoir réparer leurs erreurs ? »

Bannon avait presque l’air amusé.

« Mais si j’ai bien compris ce que m’ont racontés mes agents et ce que vous venez de me dire… J’ai peut-être un administrateur sous la main en fin de compte. »

Il souriait.

« Oui, » répondit John rapidement, « On peut encore… Je peux encore semer la discorde chez eux. J’ai un enregistrement vidéo de la fusillade. J’ai écrit un message public indiquant que…

– Je sais », l’interrompit Bannon. « Je n’ai pas de doutes sur votre coopération. Vous n’avez pas l’intention de mourir prochainement ? »

John s’autorisa un sourire.

Le visage et la casquette d’un haut-gradé apparurent dans l’entrebâillement de la porte. Le militaire arborait une casquette « Make America Strong Again ». Il appartenait à l’armée.

« Excusez-moi Monsieur », fit-il en direction de Bannon. « Je dois vous parler. »

Bannon se tourna lentement vers l’officier.

« A quel propos ?

– A propos du développement des combats, Monsieur. »

Bannon se renfonça dans sa chaise, l’air amusé.

« Eh bien, venez en discuter ici. Je suis déjà en train de préparer notre riposte avec le seul type intéressant de tout l’étage. Il n’est dans l’équipe que depuis dix minutes, et il a déjà fait plus pour le pays que vous durant toute votre carrière. »

Le militaire fit la moue, puis entra dans la pièce, suivit de trois autres officiers. Il prit la parole :

« J’ai de mauvaises nouvelles. Les forces de sécurité de la Trump Organization ont repoussés les clowns loin de la Trump Tower, mais elles ne disposent pas des effectifs pour les poursuivre dans Manhattan. De plus, des unités de la police ont fraternisés avec les insurgés.

– Et quelles en sont les conséquences ? », grinça Bannon.

« Les insurgés ont maintenant des tanks, Monsieur. »

Bannon frappa du poing sur la table. Il rugit :

« J’avais demandé à ce que les unités de police et de l’armée à proximité de New York soient déchargées de leur matériel lourd ! Pourquoi mes ordres n’ont-ils pas été exécutés ? »

Le militaire resta droit dans ses bottes, quoique son visage trahissait ses inquiétudes :

« Les officiers de vos unités ont reçu des ordres contraires émanant de monsieur Kushner, Monsieur. Monsieur Kushner souhaitait que toutes les forces de sécurité soient aussi armées que nécessaire pour faire face à une menace insurrectionnelle. »

Bannon se leva, furieux :

« Et pourquoi est-ce que vous écoutez ce cuck globaliste de Kushner ? Est-ce qu’il a jamais fait quoi que ce soit pour justifier votre loyauté ? Où est-il maintenant ?

– Monsieur Kushner et son épouse, Madame Ivanka Trump, ont quittés New York quelques heures avant le début de la manifestation, Monsieur. Ils souhaitaient…

– Evidemment ! La famille royale a mis les voiles, et personne n’a songé à les inculper pour haute trahison ! »

Bannon s’interrompit pour tousser.

L’officier avait l’air livide.

« Que nous reste-t-il pour arrêter les insurgés ? », lui demanda Bannon.

« Malgré la défection de la police, nous possédons encore la supériorité aérienne, Monsieur. L’ennemi n’a pas d’hélicoptères. Mais… »

Bannon fixa l’officier.

« Vous savez », poursuivit le militaire, « que messieurs Barron, Eric et Donald Junior se trouvent également en dehors de New York. Avec le départ de monsieur Kushner et de madame Ivanka, il n’y a plus ici que le Président pour avoir autorité sur les forces de sécurité de la Trump Organization. »

Bannon posa ses mains sur la table. Il avait l’air fatigué.

L’officier continua :

« Monsieur le Stratège… Il ne reste que vous qui êtes autorisé à contacter le Président. Vous seul pouvez encore vous rendre au 120ème étage. »

Bannon réfléchissait.

« Monsieur…

– Quoi encore ?

– Nous ne disposons plus de beaucoup de temps. Le réseau électrique…

– Je sais, le réseau électrique ! », s’emporta à nouveau le stratège. « Tout le monde le sait ! Même l’allumé avec son masque de grenouille le savait ! La Trump Tower a des générateurs de secours, non ?

– Oui Monsieur.

– Alors qu’est-ce que ça change ? Les clowns combattront dans le noir, et vous, vous nous éclairerez ici de vos lumières. »

Bannon attendit un instant, puis reprit :

« Une des centrales a cédé, donc ?

– Nous pensons que les combats ont endommagés les câbles électriques ou que des insurgés ont détruit une centrale, Monsieur. Nos agents ont tentés de contacter des responsables, mais le réseau est réparti entre plusieurs filiales de la Trump Electric et personne ne répond à nos appels. »

Bannon continuait à réfléchir, arc-bouté sur la table.

Il grinça :

« Si personne n’est capable d’arrêter les insurgés et que la police les rejoint, il ne faudra pas long avant qu’ils ne viennent taper aux portes de la Trump Tower. Alors quelque officier de la TrumpO décidera de nous placer tous sous son autorité pour assurer la défense du Président. Pour nous ce sera fini. »

Bannon était plongé dans ses réflexions.

« L’armée et la police deviendront des supplétifs de la TrumpO, et nous aussi. Après cela, Kushner ne relâchera jamais son autorité, et on sera bon pour partir à la retraite au fond du Kansas. Donc il faut que je fasse vite. »

Il sortit un téléphone de sa poche et se dirigea vers le couloir.

« Restez-là, je reviens. »

John se retrouva seul dans la pièce avec le garde et les quatre officiers. Les officiers faisaient semblant de ne pas le voir.

Bannon revint presque instantanément dans la pièce.

« Le Président est déjà au téléphone », annonça-t-il, « Il faut que j’aille le voir en personne. »

Bannon fit un signe à John.

« Vous, prenez vos affaires et suivez-moi. Vous autres, retournez à vos centres de commandement et attendez les ordres du Président. »

John s’exécuta immédiatement, trop content de s’en tirer à bon compte. On allait certainement lui prendre sa caméra, en diffuser l’enregistrement et le laisser mijoter quelques jours dans un coin de la tour avant de le laisser repartir à Washington, une fois les troubles terminés.

Arrivé dans le couloir, Bannon interpella un vigile portant une casquette Make America Safe Again.

« Vous, venez avec moi et veillez sur monsieur », fit-il en désignant John.

Le policier acquiesça sans dire mot et se mit à les suivre.

Les trois hommes serpentèrent dans les couloirs du bâtiment. Ils ressemblaient à l’impression que John en avait eu en arrivant. C’est seulement en arrivant devant une série d’ascenseurs aux portes dorées que John réalisa où il se trouvait. Il était dans la Trump Tower.

Bannon appela un ascenseur, puis indiqua à mi-voix au policier :

« On est parti pour un long voyage. Secret défense. »

Le sang de John ne fit qu’un tour. Bannon se rendait dans les bureaux du Président et l’emmenait avec lui. Il allait rencontrer le Président. Il allait rencontrer le Président !

La porte d’une cabine s’ouvrit, laissant voir un large intérieur fait de plaques de verre et de parois dorées.

Bannon appuya sur l’un des innombrables boutons présents sur le panneau de commandes. L’ascenseur se mit en mouvement à grande vitesse.

Un écran indiquait en chiffres roses sur fond noir l’étage auquel se trouvait la cabine. Les chiffres défilèrent, passant de 50 à 60, puis à 70, 80, en l’espace d’un instant.

L’ascenseur continua à monter.

Il allait voir le Président.

L’ascenseur dépassa le 100ème étage.

Bannon ne pipait mot, et John sentait le regard du policier peser sur lui, mais cela n’avait pas grande importance. Il allait voir le Président.

L’ascenseur atteignit le 120ème étage, et poursuivit sa route.

John ne réagit pas tout de suite. L’ascenseur continuait à monter à grande vitesse.

Il atteignit le 130ème étage.

John tourna la tête en direction de Bannon, sans oser poser de question. Les quartiers présidentiels ne se trouvaient-ils pas plus bas ?

L’ascenseur atteignit le 134ème étage et s’arrêta. Sa porte s’ouvrit.

Bannon sortit sans attendre de la cabine, lançant un « Ne traînons pas » à ses deux accompagnateurs.

John ne comprenait pas.

Les trois hommes franchirent un bref couloir, qui débouchait à l’air libre. Quelques lampes éclairaient le contour d’une piste d’atterrissage d’hélicoptère au milieu de la nuit qui s’était installée. John sentit le vent fort et froid qui battait le sommet de la tour et les quelques gouttes de pluie qui tombaient encore.

L’ascenseur les avait amenés au dernier étage de la Trump Tower.

Devant eux se trouvait un hélicoptère à l’arrêt que deux pilotes étaient en train de charger à partir d’une pile de matériel.

Bannon les héla :

« Tout est-il prêt ?

– Il nous faut encore quelques minutes, monsieur. », répondit l’un des pilotes.

Bannon jura, puis se retourna vers le policier :

« Qu’est-ce que vous attendez ? Allez les aider ! »

Le policier s’exécuta.

Bannon s’avança jusqu’au garde-corps qui bordait le toit de l’immeuble. John le suivit.

Manhattan s’étendait à leurs pieds, les lumières de la cité brillant dans la nuit, accompagnées ici et là des éclairages sporadiques provoqués par des tirs de canons. La Trump Tower dominait d’au moins vingt étages les plus grands gratte-ciels de la ville. De là, John pouvait contempler les rangées d’immeubles s’étendant sur tout le territoire compris entre l’East River et l’Hudson. Il ne parvenait pas à suivre les mouvements de foule à cette hauteur, mais l’agitation n’en était pas moins perceptible.

Bannon réfléchissait, le regard perdu vers la ville.

John tourna la tête vers l’hélicoptère. Le policier et les pilotes avaient l’air suffisamment loin.

Il se risqua à poser la question qui le taraudait :

« Trump est mort n’est-ce pas ? »

Bannon le regarda.

« Quelle importance ? »

Il reporta son regard vers la ville.

« Cette ville est condamnée. Le réseau électrique de la côte Est est en train de complètement lâcher. Le reste de l’Amérique suivra. Des combats ont éclatés dans tout le pays, et il n y a personne pour les arrêter. »

Bannon prit une grande inspiration.

« On n’est plus il y a 20 ans. Les Troubles avaient été faciles à mater. Ceux qui avaient lancé les Troubles, c’était la gauche, les enfants des cadres du Parti Démocrate et les victimes du marxisme culturel, c’étaient les combattants des globalistes. C’était l’establishment. C’était facile de vaincre l’establishment quand on avait le peuple avec nous ! »

Sa voix était lourde. Il cherchait ses mots.

« Ces types avec les masques, on les connaît. Il y a 20 ans, ils s’étaient battus de notre côté. Ils étaient le mouvement. C’était ça le peuple qui rejetait le joug globaliste et qui embrassait à nouveau une volonté nationale ! »

John sentait des regrets dans le ton du Stratège du gouvernement.

« Quand ce fut finit, on avait le pouvoir. Le vrai pouvoir, pas juste une majorité au congrès remplie de traitres au pays. Il n’y avait plus que nous et le peuple. On pouvait reconstruire l’Amérique toute entière, sans que personne ne se dresse sur notre chemin. Le politiquement correct et les journalistes qui servaient de police de la pensée ? C’était fini ! Le Congrès et ses représentants corrompus et vendus aux globalistes ? C’était fini. Les juges Démocrates qui nous empêchaient de gouverner ? Finis. Il ne restait que la volonté du peuple et ses émissaires. Et pourtant… »

Le regard de Bannon se perdit à nouveau sur la ville. Le ballet des hélicoptères et des chars se poursuivait en bas de la Trump Tower. Le bruit des explosions se faisait parfois entendre jusqu’en haut de la tour.

« Pourtant on en est là. »

Bannon semblait rester bloqué sur ce constat.

« Alors qu’on a fait ce qu’on avait à faire. »

John se rendit soudainement compte que l’un des quartiers de la ville bordant l’Hudson était plongé dans le noir.

« On ne pouvait pas laisser les globalistes détruire le pays. Ils avaient mis sur notre chemin tout un Etat administratif et des prétendus contre-pouvoirs qui n’étaient là que pour nous empêcher de remettre en place un gouvernement national. Et quand ça n’avait pas suffi, ils avaient tentés de nous renverser, nous le gouvernement légitime. »

Les lumières s’éteignirent dans une série d’immeubles supplémentaires sur la rive de l’Hudson.

Pour un peu, John aurait eu l’impression que Bannon sanglotait.

« Les services de renseignements et les enfants du Président s’imaginent que c’est un nouveau complot des globalistes, mais c’est faux. C’est à nous qu’on en veut. Mais pourquoi ? Qu’a-t-on fait ? »

La panne électrique s’étendait de quartier en quartier, dévorant rapidement les lumières en se dirigeant d’une rive vers l’autre.

« Vous serez d’accord avec moi », poursuivit Bannon, prit dans ses réflexions. « L’establishment avait amené le pays au fond du trou, et il voulait l’achever. Ce qu’on a fait, c’était le devoir des patriotes. Rien de plus. On n’avait pas le droit de les laisser gagner. Vous êtes d’accord ? »

L’éclairage avait presque complètement disparu de Manhattan sud. Seule la Trump Tower se dressait, lumineuse, au milieu d’un océan de ténèbres où crépitaient quelques échanges de tirs.

Une nouvelle rafale de vent fit frissonner John.

 « Oui », répondit John à mi-voix. « Mieux valait ça qu’Hillary Clinton. »

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