La ville avait presque l’air abandonnée. La plupart des fenêtres des grands gratte-ciels étaient éteintes ou leurs volets tirés, les commerces avaient fermés et l’avenue était encore plus vide de passants qu’à l’arrivée. Il ne restait guère que l’éclairage public et quelques néons pour illuminer la ville. Les quelques habitants qui se trouvaient encore dans les environs, marchaient vite, baissant la tête et filants droit. Pas de voitures. Seuls résonnaient de temps en temps le vrombissement des camions blindés et des cris trop lointains pour être intelligibles. John avait également l’impression d’entendre de temps à autre un hélicoptère. C’était possible, après tout. Il y avait une piste d’atterrissage pour hélicos au sommet de la Trump Tower.

John aperçut à quelques mètres de lui la station de métro d’où il était sorti avec Aleister. Il accéléra le pas. La plupart des anons postés dans les rues avaient disparus, mais il en restait beaucoup perché dans les hauteurs des bâtiments. Il n’avait pas envie de se trouver dans le coin si des coups de feu partaient.

Le vent froid le fit frissonner.

John s’arrêta à quelques pas de la bouche de métro. Un groupe d’anons en barrait les entrées de chaque côté de l’avenue.

Il pesta intérieurement. Est-ce que l’accès à l’ensemble du métro était bloqué ? Et si le métro l’était, il était aussi probable que les gares soient occupées.

Qu’est-ce qu’il lui restait pour quitter la ville ? Un taxi ? Est-ce qu’ils roulaient encore ? Il y avait le ferry, pour passer l’Hudson, mais est-ce qu’il y en avait encore de disponibles à cette heure ?

John se mordit les lèvres. Il pouvait toujours traverser la ville et passer par les ponts sur l’East River, mais ceux-ci étaient soit loin de l’appartement d’Aleister, soit trop proches de la Trump Tower. Le quartier entier devait être bouclé, ou pire, prit d’assaut.

Pourtant, il ne pouvait pas quitter New York maintenant. Il devait d’abord retourner chez Aleister. Il jura à voix basse.

Il s’aperçut que l’anon qui se tenait à l’entrée de la bouche de métro le regardait. John baissa la tête et fit mine de rebrousser chemin. Ce n’était pas le moment de chercher des ennuis. Il allait contourner les miliciens et continuer à pied jusqu’au prochain arrêt de métro. Si des anons se trouvaient aussi là-bas, il ne lui resterait qu’à marcher jusqu’à chez Aleister, puis à quitter la ville à pied, de nuit s’il le fallait. Il n’allait pas rester là jusqu’à ce que /pol/ et le gouvernement décident de s’entretuer.

Il eut à peine le temps de faire quelques pas qu’un vrombissement se fit entendre. Un hélicoptère approchait à grande vitesse.

Un coup de feu le fit sursauter.

« TOUT LE MONDE EN POSITION ! »

L’anon derrière lui venait de tirer en l’air et de hurler à l’intention de ses camarades. Les miliciens devant les bouches de métro s’accroupirent derrière les grilles, comme pour se protéger. Ceux qui vadrouillaient au milieu de l’avenue coururent rejoindre les anons les plus proches. John remarqua que l’un d’entre eux portait à l’épaule un lance-roquette, pointé vers le ciel.

Le bruit de l’hélicoptère se fit plus fort, et les miliciens d’autant plus nerveux.

L’appareil surgit brusquement à l’intersection la plus proche, à hauteur du sixième étage des immeubles, à 75 mètres environ de la station de métro. L’apparition ne dura qu’un instant : l’hélicoptère continua tout droit, sans se préoccuper des miliciens, et disparut entre deux gratte-ciels quelques secondes après s’être dévoilé.

John décampa aussitôt.

Il poursuivit son chemin à grandes enjambées au travers des rues de plus en plus vides et de plus en plus silencieuses. Les habitants avaient dû comprendre qu’il ne faisait pas bon de rester dehors, ou peut-être leur avait-il été intimé de rentrer chez eux.

John se rendit compte qu’il relevait mécaniquement la tête à l’approche d’un passant pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un anon. Il se sentait tendu. Il l’était. Ce qui le tiraillait le plus, c’était les bruits qui provenaient de l’autre côté de la ville. Qu’est-ce qu’il se passait autour de la Trump Tower ? Il entendait des cris distants, mais ça n’impliquait rien. Pour commencer, les anons avaient-ils pu atteindre la Trump Tower ? Le gouvernement avait probablement verrouillé tout le quartier avant le démarrage de la manifestation. Ils devaient s’être préparés.

Il avait parfois l’impression d’entendre des détonations retentir. Plutôt des tirs d’armes de petit calibre plutôt que des armes lourdes. Peut-être qu’il s’imaginait des choses. Peut-être que des miliciens tiraient en l’air, comme tout à l’heure. Ou peut-être qu’ils tiraient sur la police.

Surtout, pour la première fois depuis de nombreuses années, il n’entendait pas le Président. Il s’attendait, depuis qu’il avait fui le siège de /pol/, à ce que les écrans géants et les hauts parleurs retransmettent en boucle quelque message officiel, la mise en place de l’état d’urgence, ou un appel du Président pour rallier autour de lui les loyalistes. Mais rien de tout cela. Et où étaient les chars et les soldats qu’il avait vu en arrivant à New York ?

Il aperçut un barrage de jeeps et de transports de troupes blindés au milieu de l’avenue quelques mètres plus loin. Des soldats avec une casquette « Trump » montaient la garde de part et d’autre des véhicules.

John changea de direction. Il ne pouvait pas courir le risque de se faire arrêter et interroger, ou pire, de se faire fouiller. Il avait pris avec lui la caméra utilisée par /pol/ sans trop réfléchir, mais ce qu’elle contenait pouvait le faire passer par les armes si un camp où l’autre venait à le capturer.

Et pourquoi pas s’en débarrasser ? Il n’avait qu’à la jeter et à poursuivre son chemin. Il n’aurait plus rien de compromettant sur lui.

Non. Il s’y refusait. Il ne savait pas quoi en faire, ce qui ne voulait pas dire qu’il n’y trouverait pas une utilité plus tard. Si Aleister avait passé ses derniers instants à tenter de s’en emparer, c’est qu’il souhaitait en faire quelque chose. Et s’il pouvait porter un coup à /pol/, eh bien, il n’allait pas s’en priver.

Entre temps, il lui faudrait quand même parcourir la ville à pied. Au moins, il était facile de se repérer dans New York.

Il ruminait ses pensées en même temps qu’il avançait. Aleister était mort, et il n’avait rien pu faire pour le sauver. /pol/ allait tenter de prendre d’assaut la Trump Tower et le Président semblait avoir disparu. Il ne pourrait que difficilement fuir la ville, et il n’était même pas sûr de pouvoir retourner à l’appartement d’Aleister.

Il entendit une explosion au loin. Ce n’était pas une impression cette fois. Il se creusa la tête pour en déterminer l’origine. Le tir d’un char ? Un lance-roquette ?

D’autres sons se faisaient plus insistants, les cris plus nombreux. Ils ne venaient plus juste des environs de la Trump Tower à présent. Et il entendait à nouveau l’hélicoptère. Peut-être y en avait-il plusieurs.

Ses jambes commençaient à fatiguer. Il serra les dents. Il lui restait encore du chemin à faire.

Il entendit l’écho de tirs d’armes automatiques. Pas juste des pistolets cette fois, quelqu’un avait tiré en rafale. D’autres tirs y répondirent. Les affrontements semblaient avoir commencés, sans qu’il puisse identifier véritablement où se déroulaient les combats.

Le bruit de l’hélicoptère se faisait à nouveau plus fort, et lui semblait venir de plusieurs directions. Il n’y en avait pas qu’un. S’agissait-il juste d’appareils de reconnaissance, ou bien le gouvernement avait-il mobilisé l’armée de l’air ?

A sa surprise, une voix résonna soudainement dans les rues de New York. Il la connaissait bien, même s’il ne parvenait pas à en comprendre les propos. Le Président parlait.

Son moral s’améliora. Le gouvernement avait toujours un chef, ou feignait d’en avoir un, et n’allait pas se laisser renverser par la première démonstration de force venue. Quelqu’un faisait des efforts pour que la ville ne tombe pas dans le chaos. Il finirait bien par croiser un écran géant en état de marche ou des hauts parleurs pour entendre ce que le Président avait à dire.

John poursuivit sa marche en serpentant à travers les rues de New York. Il cherchait à éviter les zones les plus bruyantes, celles où il entendait des tirs d’armes à feu ou des mouvements de chars. Des combats semblaient avoir éclatés sporadiquement dans la ville, et il apercevait régulièrement des barrages mis en place par la police, l’armée ou les forces de sécurité de la Trump Organization, plus rarement par des anons. Les moteurs des tanks et des transports de troupes vrombissaient à travers les rues, couvrant la voix du Président. Les cris et les explosions du côté de la Trump Tower croissaient d’instant en instant, comme si les choses avaient tournées à l’émeute.

Il distingua au milieu des rangées d’immeubles en mauvais état la tour où avait résidé Aleister. Des voitures embouties, probablement par des véhicules blindés, jonchaient les bords de la rue. Leurs alarmes sonnaient de concert.

A quelques pas, un écran géant diffusait les propos du Président, sans pour autant afficher d’images. Les hauts parleurs retransmettaient l’audio, mais l’écran restait entièrement noir.

« So for the last time folks », commença la voix au milieu des grésillements. « We’re gonna win. We’re gonna keep winning. »

John n’en espérait pas moins.

Il leva la tête. Les silhouettes de deux hélicoptères militaires passant au-dessus de lui à toute vitesse se détachaient dans le ciel.

« We’re gonna win at military !

We’re gonna win at trade !

We’re gonna win at everything we do ! »

Le Président avait l’air plus remonté que John ne l’avait jamais entendu. Mais il avait la désagréable impression d’avoir déjà entendu ce discours.

 « We gonna win ! WIN ! WIN ! You people… You’re gonna be sick and tired of winning ! »

Deux chars suivis de camions de transports de troupes surgirent d’une rue proche et dépassèrent John, faisant jaillir sur leur passage l’eau qui recouvrait la route.

« And you’re gonna say « Mr. President, please ! We can’t take it anymore, you’re winning too much !” and I’m gonna say “I DON’T GIVE A DAMN ! »

John approchait de l’immeuble. Il fouilla dans son sac pour en sortir le trousseau de clef.

« WE’RE GONNA KEEP WINNING, A HUNDRED PERCENT ! AMERICA FIRST ! AMERICA FIRST ! We’re gonna make America GREAT again ! We’re gonna make America STRONG again, and you’re gonna be PROUD of your COUNTRY again, BELIEVE ME ! »

John passa le badge magnétique devant le capteur de la porte. Il n’y croyait plus guère, mais il espérait que le Président se montrerait à la hauteur des évènements.

« But there are some people… Some, very sad, very weak, very… low energy people. Low energy. And they don’t wanna win. They don’t wanna win folks. They are protesters. Protesters ! To those people I say : « Go home to mommy ! Go home to mommy ! » We don’t want you here. We want to MAKE AMERICA GREAT AGAIN ! »

John ferma la porte de l’immeuble et se retrouva dans le hall.

Il s’immobilisa.

Il avait pu revenir ici sans se faire arrêter parce que personne n’était à sa poursuite, mais il y avait sans doute des gens qui recherchaient Aleister. Peut-être ses anciens camarades de /pol/, et très probablement les forces de sécurité gouvernementales. Après tout, ils savaient qu’il occupait une fonction importante dans le mouvement et ils l’avaient déjà appréhendé une fois ici-même. Maintenant que le chaos s’était emparé de la ville, il était logique qu’ils tentent de capturer tous les dignitaires de /pol/ dont ils avaient connaissance. Quand à /pol/, ils cherchaient désespérément des traîtres au sein de l’organisation. Pourquoi ne fouilleraient-ils pas les appartements de ceux qu’ils venaient d’abattre, pour peu qu’ils puissent les identifier ?

John fouilla dans son sac et en tira le pistolet qu’il avait pris à Aleister. Cette fois, il avait de quoi se défendre.

Arme au poing, il se dirigea vers l’ascenseur avec appréhension. Peut-être les hommes de la Trump Organization étaient-ils déjà passés, auquel cas son plan tombait à l’eau. Ou peut-être allaient-ils arriver bientôt. Il ne devait pas traîner. Serrant son pistolet dans une main, il lança avec appréhension l’ascenseur vers le 10ème étage.

La montée lui parut interminable. Ses deux mains sur le manche de son arme, prêt à réagir à la moindre menace. Ses yeux allaient et venaient de la porte de l’ascenseur au numéro d’étage affiché dans la cabine.

L’ascenseur parvint à l’étage demandé. Instinctivement, John pointa le pistolet en avant.

Personne ne se trouvait dans le couloir. Avec mille précautions, John se dirigea jusqu’à la porte de l’appartement d’Aleister. Peut-être était-il attendu à l’intérieur. Auquel cas la serrure aurait dû être forcée…

John se plaqua contre le mur, et, d’une main, poussa la poignée.

La porte ne bougea pas. Les serrures étaient encore fermées.

John s’empara aussitôt de ses clés, déverrouilla la porte et s’enferma à l’intérieur de l’appartement.

Rien ne semblait avoir changé de place. Personne n’était encore passé.

Bien.

Il se dirigea vers la pièce fermée à clef dont Aleister était entré et ressorti pendant leur conversation, puis en ouvrit les verrous un à un.

La porte s’ouvrit, laissant échapper une odeur de sueur et de renfermé. Elle protégeait une petite pièce à la lumière tamisée, dont le fond était occupé par un large bureau. Sur le meuble trônaient trois grands écrans d’ordinateurs reliés à une unité centrale, un clavier et une souris.

La pièce semblait appartenir à une autre demeure. Outre la lumière, qui tranchait avec l’éclairage clair de la salle principale, des affaires traînaient dans tous les coins. Livres, magazines, piles de papiers, figurines de personnages de jeux-vidéos ou de grenouilles vertes… Une peluche de poney était même posée sur une pile de livres aux auteurs allemands et italiens.

Les murs étaient couverts de tableaux et d’illustrations imprimées sur du papier et fixées au mur : un portrait du président, un Soleil Noir, des images de grenouille, parfois du texte. Le mur droit comportait plusieurs feuilles de papier sur lesquelles étaient gribouillés des symboles, des séries de chiffres, des dates et des noms de personnalités – pour la plupart des globalistes ou suspectés comme tels.

John s’approcha du bureau. Les écrans étaient noirs, mais des diodes clignotaient sur leurs bords.

John déplaça la souris.

Les écrans s’allumèrent.

Il se détendit un peu. Il avait craint que la machine lui demande un mot de passe au démarrage. Mais Aleister avait toujours été du genre à ne pas éteindre son ordinateur quand il s’en éloignait pour pouvoir s’y remettre plus vite à son retour.

Maintenant, que faire ? Aleister lui avait dit qu’il lui suffisait d’envoyer un mail. S’il avait bien compris, Aleister devait posséder une boîte mail spécifique pour son rôle d’administrateur. Il ne lui restait qu’à fouiller.

John écarta quelques affaires pour faire de la place sur le bureau. Tout était gras, sale ou collant. Le clavier était plein de miettes.

John chercha aussi vite qu’il le pouvait dans le navigateur internet, vérifiant chacun des onglets déjà ouverts. Il trouva plusieurs boîtes mails, dont une dont le contenu lui laissait peu de doutes.

Il tapa son nom et son prénom dans la fonction Recherche.

La recherche renvoya un unique mail, de la part de « Washington/pol/ », datant de vendredi soir, et adressé à un grand nombre de correspondants.

« Anons,

Un normie suspect a pris la fuite après avoir aperçu l’un des nôtres. Anon croit l’avoir vu entrer dans un train à destination de New York vers 19h. Possible qu’on ait identifié un gros poisson. Peut-être un shill ou un globaliste.

On vous transmet sa fiche.

Praise Kek et Shadilay,

Anon »

C’était bien ça. Il ne lui restait donc qu’à répondre et à s’innocenter lui-même.

Bon, il fallait faire attention. Il était censé être mort. Enfin, Aleister était censé être mort. Pour ce que les chefs militaires de /pol/ en savaient, il n’y avait plus d’administrateurs en vie. Mais est-ce que les anons de Washington étaient au courant ?

Il y avait un moyen de le savoir.

Un onglet du navigateur internet était ouvert sur /pol/.

Le forum semblait en pleine agitation. Tout en haut de la page principale était affiché, sur un fond rouge, un message à caractère officiel déclarant que le gouvernement était compromis et que des traîtres avaient infiltrés le mouvement. Face à cette situation, les /pol/acks réunis à New York avaient lancés une action énergique pour mettre fin au complot globaliste. Tous les anons lisant le message étaient appelés à prendre les armes pour mener de pareilles insurrections dans leurs villes. L’avenir de l’Amérique était en jeu.

Le reste du forum était rempli de messages au ton martial et d’informations concernant le déroulement des combats. Quelques-uns annonçaient fièrement avoir pris possession de petites localités au fin fond du Michigan ou dans le sud du pays. A New-York même, la situation était moins glorieuse. Les messages se contredisaient l’un l’autre. Certains affirmaient avoir déjà investi la Trump Tower, tandis que d’autres déclaraient, avec un désespoir apparent, avoir été fermement repoussés de l’autre côté de l’East River. Quelques anons se plaignaient de ne pas être suffisamment équipés pour affronter des hélicoptères. D’autres faisaient état de fraternisation avec les forces de police. D’autres encore affirmaient avoir vu des soucoupes volantes ou annonçaient que les Eurabiens avaient lancés un plan d’invasion massive de l’Amérique et que leurs navires atteindraient les côtes d’ici quelques heures. A presque chaque message répondait une volée d’insultes et des accusations contre l’auteur d’être un shill globaliste. Un fil de discussion se distinguait des autres : illustré par une grenouille en pleurs, le message exprimait la tristesse de son auteur de voir son pays plonger dans la guerre.

Aucune information ne semblait avoir filtrée concernant le meurtre des administrateurs. C’était sa chance.

John revint à la boîte mail d’Aleister. Il fouilla dans ses anciennes correspondances pour avoir une idée du style et des conventions utilisés par son ancien utilisateur. Puis il se mit à rédiger :

« Anon,

Après enquête, nous avons déjà connaissance de ce normie au sein de NY/pol/. C’est un patriote, remontez lui son rang de cinq niveaux et fichez lui la paix.

Praise Kek,

Anon »

John hésita à envoyer le message. Etait-ce suffisamment crédible ? Est-ce que le milicien qui le lirait se laisserait avoir ?

Non, il avait l’impression qu’il manquait quelque chose. Il réfléchit un moment, puis ajouta :

« PS : Beaucoup de shills sur le forum et dans le mouvement, surtout depuis le début de l’opération à New York. Ne faites confiance à personne. Ne croyez pas ce que vous lisez. »

Ça lui semblait suffisamment paranoïaque.

Il envoya le mail.

John resta un instant à contempler l’écran sans rien faire. Est-ce que ça allait marcher ? Il avait l’impression d’avoir tapé ça trop rapidement. Il avait peut-être grillé sa seule chance.

Est-ce que ça allait encore avoir de l’importance ? Il ne savait pas dans quel état il retrouverait Washington une fois rentré. Il n’était même pas sûr de pouvoir rentrer.

Oui, il n’était pas sûr de pouvoir rentrer. Il était bien calé dans l’appartement depuis une dizaine de minutes, et un groupe d’hommes armés pouvait débarquer à tout moment pour l’arrêter. Il fallait filer.

Il saisit son sac et s’apprêta à partir, puis s’interrompit. La caméra dans son sac lui donnait une idée.

Il avait une preuve, lui. /pol/ avait l’air rempli de menteurs et de types qui inventaient des histoires, mais il savait ce qui s’était passé à New York. Il avait vu les administrateurs se faire descendre, et il en avait la vidéo.

Dans le fond, c’était logique que /pol/ enregistre les réunions de ses principaux dignitaires. Ils échangeaient la plupart du temps par écrit sur Internet, et les traces de leurs discussions devaient être conservées d’une façon ou de l’autre. Les enregistrements vidéos de leurs prises de décisions n’étaient pas moins anonymes, peut-être même plus, que leurs débats en ligne.

Mais il n’avait pas le temps de faire ça maintenant. Il devait filer. Non, non, il n’avait pas le temps de mettre en ligne la vidéo, mais il pouvait le faire de n’importe où avec une connexion internet.

Par contre, il ne pouvait pas écrire sur 4chan n’importe comment. Aleister lui avait bien dit que ceux qui avaient été sélectionnés pour un poste recevaient des codes qui leurs permettaient de s’identifier sur le forum.

Il pourrait toujours trouver ces codes plus tard.

Non, il ne savait pas quand les postes changeraient à nouveau de main. Le compte d’Aleister serait peut-être même clôt ce soir. Pour ce qu’il en savait, /pol/ avait peut-être des procédures d’urgence pour ce genre de situations.

Et c’était maintenant qu’il fallait agir. Maintenant qu’il pouvait semer un maximum de confusion dans les rangs des anons. Avant qu’il ne soit trop tard.

Il se retourna vers l’ordinateur et fouilla à nouveau les mails. Puisque tous les administrateurs étaient morts, il serait de toute façon le seul à pouvoir s’identifier comme tel. Personne ne le contredirait.

Mais c’était dangereux. S’il écrivait un message pour raconter ce qu’il avait vu et que les choses ne tournaient pas à son avantage, il aurait /pol/ à ses trousses. En fait, même si les choses tournaient bien, il aurait une partie de /pol/ à ses trousses, puisque certains le considèreraient comme un shill. Et les commandants qui s’étaient battus au QG savaient bien qu’il n’y avait plus d’administrateur en vie. Ils comprendraient que quelque chose ne tournait pas rond. Enfin, s’il annonçait qu’il disposait de la vidéo et qu’il la mettait en ligne ultérieurement, il donnerait des indices supplémentaires à ses poursuivants. Certains ne manqueraient pas de faire le lien entre le normie présent dans la salle de réunion et envoyé à l’étage, les cadavres dans la salle d’enregistrement et la caméra manquante.

Il hésita. Il entendait à l’extérieur le bruit des hélicoptères et des explosions. Le temps filait.

Il jura.

Il s’était promis de faire quelque chose quand l’occasion se présenterait. Le pays mourrait. D’autres s’étaient mis en danger pour lui.

Il était temps qu’il prenne ses responsabilités.

Il cliqua sur « Nouveau sujet », entra le code trouvé dans les mails d’Aleister et tapa son message. Il fallait quelque chose qui ressemble à l’ambiance générale du forum.

« /pol/ est compromis.

Des shills ont assassinés les officiers patriotes au siège et ont lancés l’assaut contre le gouvernement pour nous diviser.

Vos commandants actuels sont des globalistes envoyés par Soros.

Le Président Trump est encore vivant et défend le pays.

Je détiens un enregistrement vidéo des meurtres par les globalistes. Je le mettrai en ligne d’ici quelques jours. »

Il cliqua sur « Poster le message ».

Son fil de discussion apparut sur un fond jaune au sommet de la page, au-dessus du message officiel. Il n’aurait pas pu demander mieux.

Le passage d’un hélicoptère juste à côté de l’immeuble le fit sursauter. Il était grand temps de dégager.

John prit ses affaires et retourna dans la salle principale. A la hâte, il ouvrit les tiroirs des meubles pour y chercher des objets de valeur. Il trouva une liasse de billets. Quelques dizaines de dollars. Ça ferait l’affaire pour l’instant. Il devait y en avoir d’autres dans le portefeuille d’Aleister.

Il se dirigea en vitesse dans la cuisine, ouvrit le frigo et chargea dans son sac ce qu’il pouvait emporter.

Il allait filer vers les quais à l’ouest de Manhattan pour voir s’il trouvait un navire qui l’emmènerait de l’autre côté de l’Hudson. Sinon, il traverserait la ville à pied vers le nord. Il y avait des chemins pour piétons et une bande de terre non urbanisée sur la plupart de la rive de l’Hudson. Il courait moins de risques de se faire tirer dessus là-bas qu’en centre-ville.

John ferma son sac, sorti son trousseau de clef et se dirigea vers la porte d’entrée. Il avait l’impression d’entendre du bruit dans le couloir. Il déverrouilla la porte à toute vitesse, prêt à courir vers l’ascenseur ou vers les escaliers si nécessaire.

Il ouvrit la porte.

Un soldat en uniforme portant une casquette « Trump » se tenait devant lui.

Le soldat lui expédia aussitôt un coup de poing dans la mâchoire et l’envoya au tapis.

Cliquez ici pour lire le chapitre 11

Vous pouvez commenter ce chapitre sur le forum en suivant ce lien : http://hachaisse.fr/viewtopic.php?f=2&t=3256

Publicités