« On l’a cherché. », lança le premier anon. « C’est notre faute, tu croyais que le gouvernement allait rester sans réagir ? Je suis sûr que c’est un shill qui a lancé cette idée ! »

John fixa son regard sur son exemplaire du National Enquirer pendant que les deux miliciens passaient à côté de lui.

Le second anon grogna.

« Tu crois que le Président nous en veut parce qu’on a malmené quelques normies ? Tu crois que le Président pourrait nous en vouloir, alors qu’on fait exactement ce qu’il souhaite depuis des années ? Les shills sont au gouvernement, pas sur /pol/, tu m’entends ? Au gouvernement !

– Tu crois qu’ils vont pas tenter de prendre /pol/ ? Le forum est bourré de globalistes sous couverture qui font semblant de critiquer le gouvernement. Qu’est-ce qui te dit qu’ils ont pas hacké le système, et qu’ils ont pas pris des places à la tête du mouvement ? Il y en a peut-être même dans cette pièce ! »

La voix des miliciens s’éteignit alors qu’ils s’éloignèrent. John leva discrètement la tête de son journal. La salle de réunion se remplissait de plus en plus. Fatalement, quelqu’un finirait par demander ce qu’il faisait là.

Que pourrait-il répondre, sinon qu’il patientait ici depuis trois heures ? Aleister l’avait guidé dans le bâtiment – pas bien longtemps, la pièce se trouvait au rez-de-chaussée, droit devant le hall d’entrée -, lui avait demandé de s’asseoir là, avait signalé à un officier anon de garder un œil sur lui jusqu’à son retour et avait rejoint ses collègues avant de partir pour la Trump Tower.

Il avait donc sorti son journal et fait mine de le lire en espérant qu’aucun des participants de la réunion ne remarque la présence d’un « normie ». Les quelques gardes postés dans la pièce lui adressaient parfois un regard, mais, en l’absence de réaction de leur supérieur, ils n’avaient pas faits un mouvement dans sa direction. C’était déjà ça.

A présent, les officiers supérieurs se pressaient dans la salle. Tout le gratin de /pol/. Il y avait déjà quelques prêtres et près d’une vingtaine d’anons avec une médaille rouge – le plus haut rang dans l’organisation, lui avait dit Aleister. Un rang temporaire, comme les autres. Hier, ils étaient de simples miliciens. Aujourd’hui, ils étaient commandants. Dans quelques jours, ils retourneraient dans le rang.

La scène ressemblait à une sorte de bal masqué. Certains des commandants et des prêtres avaient ramenés des verres d’alcool. Deux ou trois étaient déjà assis dans les rangées de sièges qui se trouvaient devant la grande estrade au milieu de la salle, mais la plupart discutaient par petits groupes, à voix basse. Comme les deux commandants qu’il avait entendu dans le hall.

Les groupes ne se mêlaient pas les uns aux autres. En fait, il semblait qu’ils cherchaient à ne pas être entendus de leurs collègues. Un anon jetait même des coups d’œil derrière son épaule pour vérifier que personne ne se trouvait à proximité.

John n’entendait que des bribes de conversation, lorsque des miliciens parlaient trop fort ou passaient à proximité. La plupart portaient sur la rencontre des administrateurs avec le Président, et sur les rumeurs qui circulaient sur /pol/. Il ne parvenait pas à tout saisir, mais, de ce qu’il comprenait, le mouvement et le gouvernement étaient compromis. Il y avait des « shills » dans les plus hautes sphères de l’Etat, des traîtres chez les administrateurs, et des juifs globalistes envoyés par Soros avaient pris la tête de la Trump Organization. Peut-être même de /pol/.

Et les types masqués qui racontaient ça discutaient, bien évidemment, avec d’autres types masqués dont ils ne connaissaient pas l’identité.

John contempla la situation un instant. Ces gens avaient tous leur propre identité et leur propre vie. Un nom et un prénom, un logement, des amis ou une famille ou un emploi. Ils n’étaient pas tous, a priori, miliciens de façon permanente. Ils avaient donc, ou avaient eu, des relations avec d’autres personnes sans le filtre de l’anonymat. Et ils avaient peut-être été en relation, sans le savoir, avec d’autres membres de /pol/. Ils avaient peut-être, eux aussi, été fichés et évalués selon les critères de l’organisation. Peut-être même certains s’étaient-ils fait attaquer pour ne pas s’être montrés suffisamment favorable au gouvernement en public.

Un autre groupe d’anons entra dans la pièce, presque serrés les uns contre les autres et parlant à voix basse, comme s’ils tenaient un conciliabule. La pièce commençait vraiment à se remplir.

Quelqu’un le saisit par l’épaule. C’était l’officier anon qu’avait briefé Aleister.

« Vous ne devriez pas rester ici. », signifia le milicien. Sa voix suintait de dédain.

« Je vous emmène à l’étage.

– On vous a dit de veiller sur moi jusqu’au retour des administrateurs. », protesta John.

L’anon jappa :

« C’est exactement ce que je fais et c’est déjà beaucoup, alors commence pas à te plaindre et file droit ! »

John obtempéra. Il n’avait pas les moyens de dire non, et, au fond, l’anon avait probablement raison. Mieux valait partir maintenant avant que d’autres l’interrogent.

Il quitta son siège et traversa la pièce derrière l’officier, cherchant à éviter les regards des autres miliciens présents. Ils étaient nombreux. Vraiment nombreux.

Quelques têtes se tournèrent à son passage. Après tout, il n’avait ni masque, ni uniforme. Il était facile de le repérer.

Il dépassa rapidement la dizaine de rangées de sièges et parvint au niveau de la plate-forme en demi-cercle qui jouxtait la porte. Il ne restait plus que quelques groupes d’anons entre lui et la sortie. Personne ne pipait mot. Bon, ça allait aller. Ça allait aller. Plus de peur que de mal.

L’anon qui l’accompagnait s’apprêta à quitter la pièce quand un commandant s’interposa entre lui et la porte.

« Pourquoi y a un normie ici ? », jeta le haut gradé.

John sentit le regard des autres anons dans la pièce se porter sur lui.

« C’est pas à moi qu’il faut poser la question. », répliqua son accompagnateur avec fermeté.

Le commandant se tourna vers John, et, répondit, en feignant l’enthousiasme :

« On a qu’à lui demander alors ! »

Il fit un pas dans sa direction, mais l’officier s’interposa. Les deux anons se toisèrent un instant, avant que l’officier saisisse à nouveau John par l’épaule, et, s’adressant à la foule, lança avec énervement :

« C’est moi qui suis en charge de la sécurité ici, compris ? Occupez-vous des shills dans vos propres unités et laissez chacun faire son boulot ! »

Il poussa brusquement John dans le dos pour lui faire quitter la pièce et referma la porte derrière lui.

L’officier était furieux.

« J’espère que l’autre admin a une bonne raison de me faire faire ça, sinon ça va barder. »

Il fit quelques pas sur le côté. Une petite porte métallique grise se trouvait à côté de la grande porte menant à la salle de réunion. L’officier l’ouvrit, dévoilant un escalier étroit et mal éclairé.

John s’engagea avec appréhension dans l’escalier. Il n’était pas bien haut, mais il ignorait où il pouvait bien mener.

« Les autres n’ont pas cessés de me poser des questions sur ta présence depuis une heure. », s’énerva l’anon. « Là-haut au moins tu m’apporteras pas d’ennuis. »

L’escalier débouchait sur une petite pièce aux murs de pierre rempli de matériel informatique et où travaillait un autre anon assis sur sa chaise. Une fenêtre donnait sur la rue, et une petite baie vitrée donnait sur la salle de réunion en contrebas.

Le milicien se retourna à l’arrivée de son supérieur, qui lui lança :

« Hey, anon. Veille sur monsieur jusqu’à la fin de la réunion. Il doit parler aux administrateurs, c’est important. »

L’anon acquiesça, et l’officier rebroussa chemin.

John se retrouva seul avec le milicien, apparemment absorbé par son ordinateur. A sa surprise, le milicien l’interpella :

« Tu veux quelque chose à boire, camarade ? », fit l’anon en se levant.

John bafouilla un acquiescement.

« Ça marche », répondit le milicien, apparemment de bonne humeur.

Se rendant de l’autre côté de la pièce, il se saisit d’une bouteille d’eau qui trônait sur une boite de matériel et la jeta à John, puis fouilla dans la boîte pour en retirer un appareil sur trépied. Il poursuivit :

« Tu veux ma chaise aussi ? Si t’attends la fin de la réunion, tu risques d’en avoir pour un moment, pas la peine de rester debout.

– Ben je… Je veux bien, oui ».

John était décontenancé.

L’anon déplia le trépied et reparti fouiller dans la boîte de matériel, en ressortant une caméra et des câbles. Il agita la caméra en faisant face à John.

« T’as vu ça ? Nouveau modèle, on l’a acquis la semaine dernière. On aura des enregistrements en HD maintenant. Pas trop tôt ! »

John opina sans trop comprendre de quoi l’anon parlait.

Le milicien déposa la caméra sur le trépied puis l’orienta en direction de la salle de réunion. Tout en continuant à parler, il prit sa chaise et la déposa contre le mur extérieur, à côté de John.

« C’est quoi le message que t’as pour les administrateurs alors ? », demanda-t-il, curieux. « Tu sais ce que veut le gouvernement ?

– Oh, non, pas exactement… »

John commençait à comprendre.

« Tu t’es infiltré dans la Trumpo ? C’est une bonne nouvelle au moins ?

– Pardon, mais je n’ai pas le droit d’en parler. »

L’anon le dévisagea. John ne pouvait pas en être certain, mais, s’il lui avait ôté son masque, il aurait probablement aperçu un air de regret.

Le milicien retourna à son appareil, et relia les câbles de la caméra à son ordinateur. Il reprit, moins joyeux :

« Tu peux faire un effort. Tout le monde est sous tension sur le forum, mais au QG c’est encore pire. Les globalistes préparent un mauvais coup et les normies sont complètement apathiques. Je sais pas ce que compte faire la Kommandantur, mais on va peut-être devoir jouer notre va-tout ce soir. Certains disent que même les négociateurs envoyés à la Trump Tower sont compromis. »

L’anon dévisagea à nouveau John, espérant sans doute des informations exclusives.

John ne répondit pas et regarda par la fenêtre. La pièce ne se trouvait pas très en hauteur. Il ignorait l’heure exacte de la journée, mais le soleil commençait à tomber.

Arrivant en trombe, l’officier anon entra à nouveau dans la pièce. Il jeta une sorte de clef à son subordonné et lui lança :

« Tiens, prend ça et démarre l’enregistrement. Les admins rappliquent.

– Quoi ? », fit l’anon avec surprise. « Ils devaient pas en avoir pour la soirée ?

– Qu’est-ce que j’en sais ? Filme moi ça bien, c’est tout. »

L’anon grommela, puis interpella son supérieur avant que celui-ci ne quitte la pièce :

« Anon ! On a pas un masque et un uniforme en stock à filer au confrère ? Ça doit l’embêter d’être comme ça. »

L’officier lâcha, exaspéré :

« Mais pourquoi tu veux filer un masque à un normie, crétin ? Occupe-toi de ta caméra. »

Ces mots prononcés, il dévala l’escalier en trombe.

L’anon à la caméra s’interrompit un instant et se tourna vers John. Il venait seulement de comprendre qu’il n’avait pas affaire à l’un de ses coreligionnaires.

John se tint coi, immobile sur sa chaise.

L’anon cessa de le dévisager au bout d’un instant, activa sa caméra, et s’adossa au mur à côté de John, le dos et un pied contre le mur, les bras croisés. Il siffla, sans aucune trace de l’enthousiasme qu’il avait manifesté jusqu’ici :

« Vous avez pas intérêt à faire un mouvement pendant la réunion. »

John ne répondit pas. Il n’en avait plus pour longtemps maintenant, de toute façon. Les administrateurs arrivaient. Soit Aleister allait régler sa situation – ce en quoi il ne croyait plus guère -, soit il lui faudrait trouver un moyen de filer d’ici. Il lui restait peu de temps pour ça.

Son cœur se mit à battre pendant qu’il envisageait les solutions possibles. La fenêtre n’était pas si haute puisqu’il était au premier étage, et il n’avait pas vu de gardes de ce côté du bâtiment. S’il sautait directement par terre il se ferait du mal, mais il pouvait peut-être descendre partiellement la façade avant de sauter. Ou bien il pouvait tomber sur quelque chose de moins dur que du béton.

Bon, il n’était pas un superhéros non plus. Il avait passé l’âge de faire les acrobaties.

L’autre option, c’était de se déguiser comme les miliciens. Il était d’une taille moyenne, un peu ventru avec l’âge mais il devrait quand même pouvoir rentrer dans leurs uniformes. De toute façon, c’était juste le temps de sortir d’ici. Restait à s’en procurer. Est-ce qu’il pouvait assommer l’anon qui le surveillait ? Avec quoi, pour commencer ? Au mieux, il pouvait tenter de s’emparer d’une de ses armes – il avait un pistolet et des couteaux à sa ceinture -, mais c’était plus facile à imaginer qu’à mettre en pratique.

Un grand bruit provint de la salle. Les administrateurs étaient arrivés. Six prêtres de Kek se tenaient sur la plateforme, devant un parterre de commandants assis sur leurs sièges et quelques gardes postés de part et d’autres de la pièce. Le matériel informatique et l’angle de vue de la pièce d’enregistrement empêchaient John d’apercevoir les dernières rangées de sièges, mais il voyait bien la plateforme et les premiers rangs.

Un des six prêtres se détacha du groupe et s’avança vers l’auditoire.

« Mes frères ! », commença-t-il avec emphase. « Vous devez savoir pourquoi vous vous trouvez là. Vous avez connaissance des rumeurs. Vous avez su, j’espère, voir clair à travers la propagande globaliste répandue au sein du mouvement, et n’avez pas prêté l’oreille aux exagérations délirantes inventées par les serviteurs de Soros. »

Ce n’était pas la voix d’Aleister. Les prêtres faisaient à peu près tous la même taille, et John aurait été bien incapable de les distinguer les uns des autres.

« L’avenir de /pol/ n’est pas en danger. »

Le prêtre fit une courte pause. Il parlait fort, avec de grands gestes des mains pour appuyer son propos.

Il reprit :

« Nous avons été convoqués à la Trump Tower pour rencontrer notre Grand Président. Cela est vrai. Nous avons été informés des intentions que le gouvernement, et notre Président, formaient à notre égard. Nous sommes sortis de cet entretien rassurés, et prêts à entreprendre une nouvelle forme de coopération entre l’Etat et /pol/. »

Le prêtre s’interrompit à nouveau. Ses gestes semblaient désordonnés.

Il fit quelques pas sur la plateforme, sans que John puisse déterminer s’il jaugeait l’audience ou s’il était mal à l’aise.

« Nous… » commença le prêtre.

« Nous proposons donc, fort de ces nouvelles assurances de notre Grand Président, d’annuler la manifestation de ce soir. »

L’audience s’agita. John put voir les commandants se retourner vers leurs voisins et échanger fébrilement.

Le prêtre-administrateur retourna vers ses collègues et lança, avec une voix visiblement peu assurée :

« Si vous n’avez pas de questions, je vous propose d’arrêter là…

– J’ai une question ! », cria quelqu’un dans l’assistance. « Vous avez parlé avec le Président ? »

Le prêtre baissa la tête puis répondit, clairement mal à l’aise :

« Nous devions rencontrer le Président. Nous… A notre arrivée à la Trump Tower, nous avons été pris en charge par des vigiles et nous avons été expédiés dans une pièce avec un secrétaire et un haut-parleur. »

La salle suivait ses propos avec attention, mais le prêtre butait sur ses mots :

« Nous… Le secrétaire a activé le haut-parleur en nous disant qu’il s’agissait d’une intervention en direct du Président qui était trop occupé à un autre étage de la Trump Tower pour descendre nous recevoir. Le… Le Président a parlé, et puis…

– Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

– Qu’est-ce qu’il veut faire ?!

– Est-ce qu’il a parlé des juifs !? »

L’assistance s’enhardissait.

« Le Président s’est contenté de nous dire… En des termes très directs… »

Le prêtre avait cessé ses grands mouvements de bras. Il donnait plutôt l’impression de vouloir calmer la foule.

« Que nos agissements n’étaient plus acceptables… tolérables… avec le maintien de l’ordre et que… Il allait… nationaliser /pol/. »

Des commandants se mirent à crier à la trahison.

« Vous n’avez pas vu le président ! », hurla un anon.

« C’est parce que Trump est mort ! », lui répliqua un autre.

« Et qu’est-ce que vous avez fait ? », poursuivit un des commandants.

« Nous avons… Nous avons… »

Les paroles du prêtre se perdirent dans les cris de l’assistance. Il fit à nouveau quelques gestes de la main en direction de la foule, puis se tourna vers ses collègues et leur fit signe de partir. Le groupe se mit en marche, mais un anon se hissa sur la plateforme et s’approcha d’eux.

« J’ai juste une question ! », cria le commandant, arrivant à la hauteur des prêtres.

Brusquement, il porta sa main à sa ceinture et dégaina son pistolet en direction des administrateurs.

« Y A COMBIEN DE JUIFS PARMI LES NEGOCIATEURS ? »

John se prit la tête entre les mains. La situation tournait mal, et il se trouvait à quelques mètres à peine de la scène.

L’anon à ses côtés se contenta d’un mot, en rigolant presque :

« Kek. »

Sur la plateforme, l’un des prêtres sortit du rang et lança à l’intention du commandant :

« Nous avons fait ce qui était nécessaire ! C’était ça ou la dissolution de /pol/ ! Tu peux remercier les shills à l’intérieur du mouvement ! »

Le commandant plaqua le canon de son arme sur la tête de l’administrateur :

« T’es qui toi ? Anon, ou Goldberg Shekelstein ?! »

Le prêtre repoussa l’arme, furieux :

« Le gouvernement sait tout sur nous ! Ils nous surveillent depuis le début ! Ils sont venus cueillir chacun des administrateurs à leur domicile parce qu’ils peuvent nous identifier ! Tu crois que le Président ferait-ça parce que ça lui plaît ? Tu crois que les globalistes pourraient lui forcer la main ? »

Un autre anon se hissa sur la plateforme, pistolet au poing.

« Mais Trump est mort ! Il faut être autiste pour pas le voir ! Ils vous ont passés un montage audio ! C’est « Kushner » et les serviteurs des globalistes qui ont pris le contrôle du gouvernement ! »

L’agitation sur la plateforme gagnait le reste de l’assistance. Les groupes s’interpellaient les uns les autres, tandis qu’une partie des anons rejoignaient les miliciens déjà sur la plateforme. Un brouhaha s’installa rapidement, chaque groupe tentant de hurler plus fort que les autres et accusant des coupables différents. De nombreux miliciens brandissaient un pistolet ou le pointaient vers leurs interlocuteurs, mais personne ne semblait s’en formaliser.

L’anon à côté de John semblait trouver cela très drôle.

John se focalisa sur les administrateurs. Aleister devait se trouver parmi eux, et il était le seul à pouvoir le tirer d’affaire. Hélas, les prêtres étaient dispersés sur la plateforme, chacun arguant avec des anons et vociférant aussi fort qu’eux. John ne parvenait pas à distinguer les voix des uns ou des autres.

Il lui fallait trouver autre chose. L’anon à côté de lui ne le laisserait pas partir, quelle que soit la raison, et ne quitterait probablement pas la pièce de lui-même. Est-ce qu’il était en mesure de lui arracher une de ses armes ? Sinon, est-ce qu’il était capable de le battre à main nues, ou au moins de le désorienter le temps de prendre ses jambes à son cou ? Mais il y avait d’autres anons qui montaient la garde entre l’entrée et la salle de réunion…

Il constata que la situation à l’intérieur de la grande salle continuait à s’envenimer. Certains miliciens s’en prenaient à leurs collègues en les repoussant d’un coup de main. Toute cohésion de groupe semblait avoir disparue, et les commandants se trouvaient éparpillés partout dans la pièce et sur la plateforme. Même les gardes avaient rejoints le mouvement de foule et invectivaient leurs commandants. Les chefs de /pol/ s’écharpaient sous ses yeux.

John regarda à nouveau les armes à la ceinture de l’anon qui le surveillait. C’était peut-être sa seule chance de s’en sortir. Il fallait qu’il tente le coup.

Une détonation retentit brusquement dans la grande salle. John se retourna immédiatement.

Un prêtre gisait par terre au milieu de la plateforme, du sang s’échappant de sa tête. Un commandant se trouvait devant le cadavre, tremblant, le doigt sur la détente de son arme. Les cris cessèrent dans la foule l’espace d’un instant. Les miliciens contemplaient la scène, interdits.

Les évènements se déroulèrent en l’espace d’un instant. Le tireur fit un pas en arrière pour s’éloigner du corps et se retourna, fébrile, vers la foule. Il regarda d’un côté puis de l’autre, pris de trépidations, comme s’il cherchait quelque chose parmi les rangées d’hommes masqués. Puis, levant un doigt en l’air, il hurla :

« GAS THE KIKES, RACE WAR NOW ! »

La plupart de l’assistance resta sans réaction, les regards passant du cadavre à l’anon se tenant devant. Les miliciens en dehors de la plateforme tentaient de voir ce qui se passait dessus.

John eut du mal à suivre ce qui se passa ensuite. Un commandant sortit son pistolet, s’approcha du tireur et le mit en joue. Un autre anon tenta de l’arrêter et de s’emparer de son arme. Un autre coup de feu survint – peut-être le pistolet du deuxième anon, pressé par erreur, peut-être quelqu’un d’autre dans l’assistance. Cette fois, la foule réagit. La plupart des anons portèrent leur main à leur ceinture pour dégainer, tandis que quelques-uns descendaient de la plateforme voire s’enfuyaient de la pièce.

Les échanges de tir démarrèrent au milieu de la plateforme, entre les anons impliqués dans la bagarre et ceux qui les entouraient. L’un des miliciens mit en joue un des négociateurs, et fut abattu par un de ses voisins. Le tireur fut abattu à son tour, et son meurtrier attaqué par derrière par un autre anon qui le saisit à la gorge.

Le combat enflamma toute la pièce en un éclair. La plupart des anons cherchaient des cibles en pointant fébrilement leur arme d’un anon à l’autre, sans savoir sur qui ou pourquoi tirer. Le premier à tirer s’attirait rapidement des tirs en retour. D’autres anons grimpèrent sur la plateforme pour tenter d’y abattre les prêtres.

L’anon qui surveillait John se contenta d’une remarque.

« Top kek. »

Le chaos se transforma vite en bataille rangée. Un nombre assez important d’anons tentait de tuer les cinq administrateurs restants, et un autre groupe cherchait à les protéger. Menacé par les tirs, les anons sur la plateforme et les prêtres en descendirent pour se mettre à couvert. Le premier des deux camps se situait pour l’essentiel dans la partie gauche de la pièce, tandis que le second défendait l’aile droite, à côté de la porte de sortie.

Les tirs se poursuivirent, maintenant doublés d’hurlements et de menaces de morts, qui couvraient largement les plaintes des blessés gisants au sol. Des cadavres de miliciens jonchaient la salle. Un bon tiers des combattants présents devait déjà avoir été abattu ou blessé.

Il ne fallut pas longtemps pour des gardes débarquent en courant par la porte. Ils étaient accueillis par des cris hystériques des anons à droite de la pièce, qui vociféraient que des shills tentaient de prendre le contrôle de /pol/.

John se rendit compte qu’il avait perdu les administrateurs de vue. Il trouva un, deux, trois, quatre cadavres. Bon sang. Et si Aleister en faisait partie ? Un cinquième se trouvait avec le groupe de droite et ne tenait pas en place. Où était le dernier ? Mort ? Peut-être avait-il prit la fuite ? Est-ce qu’Aleister prendrait la fuite dans ce genre de situations ?

L’anon à côté de lui se tordait de rire et se tapait sur les cuisses, complètement absorbé par l’affrontement. John regarda à nouveau sa ceinture. Fallait-il prendre le pistolet ou un couteau ? Il n’avait pas le temps de réfléchir.

Il jeta un nouveau coup d’œil à la salle de réunion. Le cinquième administrateur se trouvait toujours dans la pièce, et les renforts qui arrivaient depuis l’extérieur semblaient faire pencher la balance en faveur du groupe de droite. Il devait rester entre vingt et trente anons amassés à gauche, et trente à quarante-cinq anons à droite. Il ne savait pas combien de miliciens se trouvaient dans le bâtiment, mais il devait y en avoir bien assez pour protéger le dernier administrateur.

Il aperçut un anon du groupe de gauche se détacher de la masse et longer la plateforme. Le milicien fit quelques pas hors du groupe, tenant quelque chose dans sa main. Qu’il lança par-dessus la plateforme en direction du groupe de droite.

Le groupe de droite fut pris d’une panique soudaine.

La grenade explosa.

John s’immobilisa. Le cinquième administrateur et de nombreux anons gisaient par terre. Quelques-uns, blessés ou sonnés par la détonation, tentaient de se relever.

Le groupe de gauche passa à l’assaut comme un seul homme. Pistolet au poing, les anons montèrent sur la plateforme et décimèrent les derniers miliciens encore en état de se battre. Ne restaient plus que quelques combattants situés en dehors de la pièce.

L’anon qui le surveillait s’arrêta de rire. Son regard balaya la salle de réunion.

John entendit la porte de l’escalier s’ouvrir. Quelqu’un montait, d’un pas lourd et inégal.

« Hey. », fit l’anon, qui s’était avancé jusqu’à la caméra. « J’ai l’impression que tous tes copains sont morts. »

John se leva de sa chaise.

L’anon se retourna vers lui.

« Du coup y a plus personne qui t’attend. »

Le regard de l’anon fit un aller-retour entre la salle et John. Les commandants encore en vie criaient quelque chose aux gardes qui se trouvaient hors de la pièce.

La personne dans l’escalier se rapprochait.

« Du coup », poursuivit son surveillant, « je suis pas sûr qu’un normie soit censé voir tout ça. »

John déglutit et serra les poings. L’anon dégaina un couteau et fit un pas dans sa direction.

John recula, les poings levés à hauteur du visage. S’il était rapide, il pouvait se saisir de la chaise et l’expédier sur l’anon. Après…

L’homme de l’escalier surgit dans la pièce en titubant et en s’appuyant au mur. C’était le sixième administrateur. Sa robe étaient tâchée de sang, il boitait, et son poing tenait un pistolet.

L’anon l’ignora et fit un nouveau pas vers John, prêt à frapper.

L’administrateur s’empara de la caméra d’une main et la secoua avec un geste hagard.

Cette fois, l’anon se retourna .

« Hey, touche pas à… »

Le tir du pistolet le coupa dans sa phrase. Touché à la tête, l’anon s’effondra au sol, imité par l’administrateur une seconde plus tard. Le prêtre lâcha son arme, et, au sol, le dos et la tête reposant contre le matériel informatique, tenta fébrilement de détacher les câbles de la caméra.

John se précipita vers lui.

Son premier réflexe fut de s’emparer de l’arme, mais il s’aperçut que l’administrateur avait perdu son masque.

« Al ! »

Aleister cracha du sang.

« Médecin », articula-t-il. « Appelle-moi un médecin. »

Epuisé, il lâcha la caméra.

« J’ai mon téléphone dans la poche droite de ma tunique », grogna-t-il.

John se pencha vers Aleister. La robe était déchirée au niveau du torse, comme si quelqu’un avait tenté de l’attaquer au couteau.

Aleister cracha :

« Globalistes ! Juifs ! »

John passa sa main entre les bouts de tissu. Il trouva la poche contenant du matériel.

« Soros ! Encore ! Toujours ! »

Aleister grimaça de douleur.

« Je leur ferai payer ! Je leur ferai payer à tous ! »

John s’interrompit, regardant le visage d’Aleister. Ses yeux luisaient de haine.

« Tout est fini. Pays de normies. Irrécupérable. A brûler. »

La gorge de John se serra. Lentement, il sortit le téléphone de la poche d’Aleister. Il remarqua qu’un volume important de sang gouttait depuis la jambe droite du blessé.

« Maintenant appelle un médecin. »

La voix d’Aleister diminuait à chacune de ses prises de parole.

Les tirs avaient cessés dans la salle de réunion. Les gardes étaient entrés et prenaient des ordres des commandants. Les gémissements des blessés avaient remplacés le bruit des armes.

Un commandant monta sur la plateforme, au milieu des cadavres.

« Appelle un médecin. », intima à nouveau Aleister.

John fouilla à nouveau dans sa poche.

« Abruti, qu’est-ce que tu fais ? »

John ne répondit pas. Il sortit un trousseau de clés de la poche d’Aleister.

Le commandant prit la parole.

« Nous avions raison depuis le début ! »

Aleister serrait les dents, son visage tordu par la colère. John ne parvenait pas à le regarder dans les yeux.

« Les globalistes ont tentés de nous infiltrer, mais Kek a prévalu ! », poursuivit le commandant.

John trouva le portefeuille et le sortit de la robe.

« Normie. », grinça Aleister, la voix éteinte. « T’as toujours été qu’un sale normie comme les autres. »

Le commandant sur la plateforme continua à crier :

« Le Président Trump est mort depuis longtemps ! Soros et les serviteurs de Moloch ont pris possession du gouvernement comme ils ont tentés de prendre possession de /pol/, mais nous les laisserons pas faire ! »

John débrancha la caméra, s’empara du pistolet, du portefeuille et du trousseau de clé et les fourra dans son sac à dos, puis se releva.

Aleister mourrait sous ses yeux, le regard brûlant de ressentiment. Il tourna la tête.

Le commandant hurla :

« Tous à la Trump Tower ! SHADILAY MES FRERES ! »

John se releva et se dirigea vers la fenêtre. Il l’ouvrit en grand.

La salle de réunion résonnait de cris de guerre.

« Shadilay ! »

« Sieg Heil and Praise Kek ! »

John passa une jambe par-dessus l’encadrement de la fenêtre. Plutôt que de sauter, il pouvait se tenir à l’encadrement, tendre les bras, se rapprocher du sol autant qu’il le pouvait et se laisser tomber sur les 2, 3 mètres restant en faisant attention.

John se mit en position, prêt à la chute.

Il lui restait encore une chance de sauver sa peau.

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