John toqua à la porte en bois qui se trouvait devant lui. La plaque en métal indiquait bien « Aleister Rodgers ».

Il n’entendit pas de bruit. Il se demanda un bref instant si Aleister résidait toujours dans cet immeuble, mais il n’y avait pas de raison que ce ne soit pas le cas. Il y avait toujours un paillasson, le reste du couloir était propre, les lampes fonctionnaient, le bâtiment n’était pas abandonné. Bon, il y avait toujours la possibilité qu’il soit de sortie, mais, voilà, c’était d’Aleister dont il s’agissait.

Il toqua à nouveau, avec plus d’insistance.

Il crut entendre cette fois quelque chose dans l’appartement. Des bruits de verrous éloignés, d’abord, puis ceux de la porte devant laquelle il se tenait. Finalement, la porte s’entrouvrit. La moitié d’un visage anguleux apparut dans l’interstice, ses yeux cherchant visiblement à identifier la personne qui se tenait devant lui.

« Aleister ! », commença John en feignant l’enthousiasme et en étendant les bras.

Aleister, c’était bien lui, ne répondit pas. Il semblait pris au dépourvu.

« Comment ça va ? », reprit John en lui tendant la main.

Aleister se redressa brusquement et rabattit la porte.

John se jeta dessus avant qu’elle ne se referme.

« Bon sang Aleister », cracha-t-il en poussant de toutes ses forces, « Imbécile, laisse-moi entrer, j’ai besoin de te parler !

– J’ai besoin d’être seul ! Dégage ! » riposta l’autre.

Saleté. John se rendit compte que, si Aleister n’avait jamais été d’une grande force physique, il avait perdu lui-même beaucoup de son énergie. Il parvenait à avancer un peu, à faire reculer légèrement le battant de la porte, mais l’effort lui était affreusement pénible.

« J’ai besoin de ton aide, Al ! », asséna John, « Maintenant, là, de suite !

– Je ne peux aider personne ! », répliqua Aleister. « De toute façon ça ne sert à rien ! Dégage de là, quitte la ville, tu me remercieras ! »

Aleister ne hurlait pas de colère. Sa voix suintait la peur. Ca n’avait jamais été un grand courageux, mais enfin, John ne s’était jamais vu comme quelqu’un de terrifiant.

« Ecoute », lança John, avec ce qu’il se sentait capable de rassembler comme autorité, « J’ai un problème avec tes copains. Y a des cinglés masqués qui veulent me descendre, les types qui viennent de ton forum avec les grenouilles là. T’es encore avec eux, non ? Je veux que tu leur demandes d’arrêter de me tirer dessus, tu captes ? C’est tout ce que je veux. Le reste ne m’intéresse pas. »

Il sentit la poussée d’Aleister faiblir. L’argument l’avait plus touché que ce à quoi il s’attendait.

« Tu viens pour ça… », murmura l’homme derrière la porte.

Aleister ouvrit le battant en grand. John retrouva celui qu’il avait connu : un homme de taille moyenne qui commençait à montrer son âge, au visage maigre et creusé, des cheveux courts teints en blond et impeccablement peignés et des yeux portant des lentilles bleues. Son attitude n’était pas la même, pourtant. D’ordinaire, il avait l’air méfiant et sur le qui-vive. A présent, il paraissait résigné à quelque chose, les yeux perdus dans le vide.

« Tu tombes bien », signifia-t-il en faisant signe à John d’entrer. « J’ai un problème aussi, mais je ne peux compter sur personne. Il me faut un normie pour en parler.

– Trop honoré. »

John pénétra dans l’appartement. Le couloir d’entrée comme la grande pièce centrale sur lequel il débouchait étaient propres et bien rangés. Une lumière chaleureuse emplissait le logement, et des meubles d’apparence onéreuse emplissaient le hall. Une baie vitrée dans la pièce centrale donnait sur une petite terrasse. Trois salles étaient connectées à cette pièce : la cuisine, une chambre et une pièce fermée par une porte avec trois serrures.

John se laissa tomber avec plaisir dans un des sièges confortables de la pièce centrale. Enfin, il pouvait respirer un peu !

Aleister quant à lui tournait autour d’une autre chaise, en se mordillant les lèvres. John nota qu’il tentait machinalement d’ôter ses gants de cuir et s’interrompait aussitôt. Il releva également qu’Aleister portait ses habits de travail – chemise et pantalon de costume. Pourtant, il était samedi après-midi.

« Je sais que je débarque à l’improviste. », reprit-il, « Mais, comme je te disais, Al, j’ai un problème avec tes copains. Hier, après le boulot, je suis rentré chez moi, à Washington. J’ai trouvé ma porte recouverte de tags, des tags de /pol/. J’ai fait demi-tour pour aller les voir, et j’ai été suivi par un type masqué. J’ai pris le train pour New York, et l’un d’entre eux m’a tiré dessus. »

Aleister hochait la tête sans entrain ou surprise.

« Je veux que tu m’aides, Al. Si tu as encore des contacts auprès de ces gars, je te demande de plaider mon cas devant eux et de leur expliquer que je n’ai rien fait, ni contre eux ni contre le pays. »

Aleister posa ses mains sur le dossier de la chaise derrière laquelle il se tenait. Il eut un petit rire nerveux.

« Eh ! Des contacts, tu parles ! Dis-voir vieux, t’es sérieux quand tu me dis que tu n’as rien fait ? T’as déjà eu des contacts ou des problèmes avec eux avant ?

– Absolument rien. », répondit John.

Aleister s’assit dans le siège, posant ses mains l’une contre l’autre. Il semblait se calmer peu à peu, mais ses yeux regardaient toujours ailleurs.

« Bien. Evidemment. C’est logique que tu sois ici. Que tu arrives maintenant. Tout se recoupe. Peut-être est-ce Kek qui m’envoie un signe. »

Il grimaça, et se leva aussitôt.

« Excuse-moi », dit-il en se dirigeant vers la porte fermée.

Aleister sortit un trousseau de clefs de sa poche et entrepris de déverrouiller toutes les serrures de la porte. Puis il s’y glissa rapidement, la refermant sans que John puisse entr’apercevoir autre chose que des écrans d’ordinateur. Il entendit ensuite Aleister refermer les verrous depuis l’intérieur de la pièce.

John soupira. Ce comportement ne le surprenait qu’à moitié. Pour patienter, il se décida à étudier l’appartement plus en détail, mais en eut à peine le temps qu’Aleister rouvrait déjà les verrous de sa porte.

« J’avais raison ! », lança-t-il en sortant de la pièce, des habits sous le bras et un grand sourire aux lèvres. John ne se souvenait pas l’avoir vu comme ça souvent.

Aleister se cala dans le siège qui faisait face à John et le fixa dans les yeux.

« Tu connais /pol/, John. », fit-il avec énergie. « Les principes de l’organisation et du forum je veux dire.

– Bof. Hormis les masques et les images de grenouilles…

– Ok, ok. », l’interrompit Aleister. « Tu vois, /pol/ et 4chan n’ont vraiment commencés à attirer l’attention des normies et des globalistes qu’en 2015, quand on s’est mobilisé pour aider le Président. Avant, on vivait largement entre nous, seuls, sur Internet. Tu sais quel était l’avantage ? »

John secoua la tête.

« On était libres. Pas soumis à la propagande des « globalistes » », reprit-il en mimant des guillemets avec ses doigts. Il parlait maintenant plus vite, avec un enthousiasme perceptible.

 « On était seuls, loin des médias et du politiquement correct. On était libres de penser, libres de déconstruire point par point, mot par mot les mensonges globalistes. On voyait à travers leur jeu. Pour les cucks qui connaissaient notre existence, on était que des autistes attachés à nos écrans, mais en vrai on jouait le long terme. On gardait notre esprit clair. Et quand, enfin, Kek nous a envoyé son émissaire, on a su que notre heure était venue. Le Président allait diriger le pays d’en haut, et nous, parmi la population, nous serions l’avant-garde. Le mouvement qui avait échappé à la dégénérescence moderne, prêt à régénérer l’âme du pays ! »

Fébrile, il accompagnait ses propos de gestes des mains.

« Alors, alors, /pol/ est devenu ce qu’il est, ce qu’il était appelé à être. Tu nous as vus pendant les Troubles. Tu sais ce qu’on a fait depuis lors. Notre existence est devenue, comment dire, un incessant combat pour la sauvegarde et la reconstruction de l’essence ethno-culturelle occidentale. On mène la lutte, la lutte pour l’élévation des esprits, la lutte pour la restauration nationale. »

Il se leva.

« Evidemment, tout ne marche pas. Nous ne sommes que des hommes, et les hommes ça échoue. Parfois on agit mal, parfois c’est le conditionnement globaliste ou la dégénérescence moderne qui est trop ancrée dans la population. Pendant, je sais pas, dix, quinze, vingt ans, tout a très bien fonctionné. L’Amérique s’est relevée, plus forte, plus grande, plus exceptionnelle que jamais. Mais il est clair que là, aujourd’hui, quelque chose ne fonctionne pas. Un coup de Soros peut-être, une malédiction de Moloch, ou peut-être juste que le pays est fatigué de gagner, je sais pas. Mais /pol/ l’a vu. /pol/ l’a senti. On est partout, on lit les journaux, on sent le pays. On voit qu’il règne une atmosphère mentale de… »

Il attendit puis cracha le mot avec mépris.

« De résignation. »

Il marchait à présent autour de la chaise tout en s’exprimant.

« Et ça, c’est le plus terrible. D’un peuple résigné on ne peut rien faire. Un peuple qui se résigne atteint le fond, il cesse de combattre et se dévitalise. Il disparaît. Alors… »

Il se saisit à nouveau du dossier de la chaise.

« Alors on a décidé de passer à la vitesse supérieure. »

John se sentait mal à l’aise. Il n’avait pas l’habitude de voir Aleister aussi excité. D’ordinaire c’était un homme discret, renfermé, qui parlait peu. Le genre de type sympa et sans grande force de caractère, qu’on peut convaincre facilement de faire quelque chose pour vous.

« On fait… on fait plein de choses, si tu le savais t’aurais du mal à le croire. Mais… On tient des fichiers. On a des listes. »

Aleister avait légèrement ralenti le débit de sa parole, comme s’il racontait quelque chose d’un peu gênant.

« Chaque section de /pol/ tient une liste, sur tous les individus sur lesquels on obtient des informations. On recense les gens si tu veux. Et à partir de ce qu’on voit, de ce qu’on entend, de ce qui nous est dit à leur sujet… On leur attribue un rang, dans un classement. En haut, il y a les éléments les plus motivés, les vrais américains, les patriotes. En bas il y a les shills, les cucks, les globalistes, les traîtres à la solde de Soros. Et au milieu il y a tous les… Les indécis, les mous, les suspects. Ce qui ont besoin de, tu vois. Un peu de… Qu’on les pousse un peu pour les remettre dans le droit chemin.

– La police vous laisse faire ça ? », demanda John, abasourdi.

Aleister s’exclama :

« Faire un fichier ? Tu plaisantes vieux, on le partage avec eux ! Bien sûr qu’ils nous laissent faire. Quand ils ont besoin d’informations sur quelqu’un qu’ils connaissent pas, ils viennent nous demander si on sait des choses à son sujet ! Et ils sont bien contents qu’on les aide à maintenir l’ordre et le moral. »

John amena une de ses mains à hauteur de sa tête. C’était donc ça. Il était dans un fichier. Sur une liste. Les anons s’en prenaient à lui comme s’il s’agissait d’une pure formalité administrative.

« Mais j’ai rien fait Al. », s’indigna-t-il à moitié. « J’ai jamais rien dit de mal, je me suis toujours tenu à carreaux !

– C’est ce que je te disais. », reprit Aleister. « Comme on a…  Comme le pays ne se montrait pas à la hauteur, on a… On a décidé de diminuer le classement de tout le monde d’un cran.

– Quoi ?! »

John releva les yeux vers Aleister, toujours derrière sa chaise. Il avait l’air moins à l’aise, mais parlait toujours avec conviction.

« On a diminué le classement de tout le monde d’un cran. Du coup, un type comme toi qui était parmi les éléments sans histoire est passé dans une catégorie à surveiller. Alors… Voilà, les types de Washington ont décidés de t’appliquer le traitement qu’on applique aux gars à surveiller. Normalement c’est juste des tags et quelques coups pour faire peur, au pire ça fait quelques dents en moins, mais vu que t’as pris la fuite ils ont communiqués ton nom aux autres sections, et l’anon que t’as rencontré dans le train a dû considérer que t’avais une raison de t’enfuir. Là je suis allé vérifier, les /pol/acks de Washington ont envoyés un mail aux cellules de New York pour indiquer que tu te trouvais peut-être dans le coin.

– Tu veux dire que je me suis fait agresser parce que je n’ai rien fait ? », demanda John. « Tu veux dire que vous envoyez des gens à l’hôpital juste parce qu’ils sont innocents ? »

Il sentait la colère monter. C’était surréaliste ! Et en plus, ils opéraient avec la bénédiction des autorités !

« Pas rien fait, John », répliqua Aleister en tendant la main dans sa direction. « C’est beaucoup plus compliqué que ça. C’est un combat existentiel. C’est une lutte. Ne pas faire assez c’est faire quelque chose. C’est tirer le groupe vers le bas.

– Mais vous vous prenez pour qui ? », aboya John en se levant de son siège. « Au nom de quoi vous faites ça ? Qui vous a donné le droit de ruiner la vie des gens ? »

Aleister ne répondit pas. Il s’agrippait toujours au dossier de sa chaise.

« Vous vous rendez compte de ce que vous faites au moins ? Tu trouves ça normal ? »

Aleister serra les dents.

« Oui. Oui. Oui, oui, oui. C’est dur, mais c’est justifié. Il y a des victimes collatérales peut-être, mais si le pays veut se relever, il doit…

– Qui a pris la décision ? », le coupa John.

« Quoi ? /pol/ bien sûr.

– Qui au sein de /pol/ ? », insista John, agacé.

« Mais, /pol/ lui-même. » expliqua Aleister. « La communauté. Les membres. Ceux qui sont sur le forum. Les centaines de milliers qui y participent. C’est pas comme si on avait un commandement central.

– Pardon ?

– On a tenu un vote en ligne, et l’option « Ramener les normies dans le rang » l’a largement emportée. C’est juste que c’était l’option la plus…

– La plus amusante, ouais, j’imagine. Bon sang, et tu cautionnes ça. Tes copains asociaux décident depuis leur cave qu’il faut brutaliser des gens, et tu les défends ! Et les fédéraux vous laissent faire ! »

Aleister regarda ailleurs.

« En fait… Non », répondit-il. « Avant, oui. Mais je crois qu’on est allé trop loin cette fois. Pour le gouvernement je veux dire. On a pris cette décision mercredi. On a commencé à bouger le lendemain. Ça devait être la première étape. Dès vendredi, la police a commencée à s’interposer et à dire aux anons que le département de la Justice fulminait. Et hier soir… C’est moi que la police est venue voir.

– Quoi ?

– Un groupe d’hommes en uniforme, avec un officier. Ils m’attendaient en bas de l’immeuble, pour me remettre une convocation. Je pense que le gouvernement préparait ça depuis longtemps, ils ont juste dû agir dans la précipitation parce que la situation leur échappait. En fait… »

Aleister se rassit lentement dans son siège. Il regarda John dans les yeux.

« Le gouvernement veut nationaliser /pol/.

– Je te demande pardon ?

– C’est ce qu’ils m’ont dit. Ils veulent prendre possession officiellement du site et de notre organisation. Je… Je pense qu’ils veulent faire ça pour récupérer toutes les données et les informations dont ils ont besoin et identifier tous les membres. Une fois que ce sera fait, ils fermeront le forum et dissoudront la milice. »

John éprouva une soudaine satisfaction qu’il s’efforça de ne pas montrer. Enfin les choses revenaient à la normale.

« Ça va être une catastrophe », siffla Aleister. « Je dois rencontrer le Président lui-même dans quelques heures. Et on ne peut pas en parler sur le forum. Tout le monde va perdre la tête sinon. Il y a déjà des rumeurs, mais pas grand monde n’y croit. »

Il avait l’air inquiet, mais John ne pouvait se séparer du sentiment qu’il n’avait que ce qu’il méritait.

« Pourquoi t’ont-ils contactés toi ? Tu ne joues pas un rôle important dans le mouvement que je sache. »

Aleister secoua la tête.

« /pol/ n’a pas de dirigeants, mais il a des postes de direction. On forme un grand mouvement. Il y a les anons, avec une hiérarchie militaire, des armes, des munitions et des uniformes à fournir, des opérations à planifier. Il y a l’informatique qu’il faut maintenir, les serveurs qu’il faut entretenir et protéger. Il y a le travail administratif, le financement à trouver. A un moment, il faut que des gens s’occupent de tout ça. Toutes les décisions importantes c’est le forum qui les prend. Mais la gestion opérationnelle, ce sont des volontaires. »

Aleister quitta son siège et se dirigea vers une étagère d’où il se saisit d’un verre et d’une bouteille d’alcool.

« Au cours des Troubles on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas opérer comme les normies sans devenir des normies. On sortait au grand jour, on perdait notre anonymat. C’était dangereux pour nos membres, qui pouvaient être identifiés par l’ennemi. C’était aussi incroyablement corrosif pour le mouvement. Soudainement, parmi les centaines de milliers de /pol/acks, quelques milliers avaient des visages et des noms. Ça nous faisait des héros, bien sûr. Mais ça a aussi rapidement recréé les problèmes associés à l’individualisme. Les conflits d’égo, les autistes qui voulaient le pouvoir et la gloire pour eux-mêmes aux dépens du bien du pays et du forum. C’était inacceptable. Avant que les Troubles s’achèvent, on s’était décidé à porter des masques. »

Il se servit un verre d’alcool.

« 4chan a toujours reposé sur l’anonymat, donc on respectait notre vraie nature. Mais rapidement, on s’est heurté à des limites : qui dirigeait un groupe de combattants ? Qui négociait avec l’armée ? Qui gérait telle ou telle tâche ? On ne pouvait pas donner des identités aux uns et aux autres et on ne pouvait pas attribuer des postes sans retomber dans les travers des normies. L’individu créé l’individualisme, et l’individualisme ronge le collectif. Alors on s’est organisé. On a développé un système par roulement, qui fonctionnerait avec des hommes mais sans individus. »

Aleister appuya ces derniers mots avec une satisfaction non dissimulée.

« C’est ça qui fait /pol/ si tu veux mon avis. Des groupes nationalistes, sur Internet ou en dehors il y en a des tas. Pourquoi aucun n’a décollé comme nous ? Parce qu’ils manquent de discipline. Ils s’entretuent dans des luttes d’ego interne. Pas de ça chez nous. Et je peux te dire qu’on en est fier.

C’est simple : tous les membres de /pol/ peuvent s’inscrire sur des listes pour occuper un poste. Rien de nominatif, ils indiquent une adresse e-mail, la branche dans laquelle ils servent et le secteur où ils veulent servir. Périodiquement, dans chaque liste sont choisis ceux qui vont exercer un poste, parfois pour une semaine, parfois pour deux mois. Tout reste complètement anonyme. Une fois qu’une adresse mail a été sélectionnée, le système informatique lui créé un compte et lui transfère un ensemble de données, des fichiers, des codes d’accès, une liste de contacts, etc., tout ce dont quelqu’un a besoin pour se mettre au travail. Et quand la période est finie, le compte est détruit et de nouveaux anonymes prennent la relève. »

Aleister s’interrompit, avant de reprendre.

« Ça fait un mois que je suis parmi les administrateurs officiels de /pol/. Je suis parmi les six personnes qui représentent légalement le mouvement. »

Il regarda ses mains.

« Jusqu’ici je considérais ça comme un accomplissement. Depuis hier, je ne sais plus. L’épreuve me semble trop grande. Mais finalement, c’est peut-être juste un test de Kek.

– Ca marche votre système ? », demanda John, sceptique.

Aleister releva les yeux.

« Ca marche merveilleusement. »

Il arborait un grand sourire.

« Personne ne sait qui je suis. Personne ne sait ce que je fais. Personne ne se rend compte de… de l’importance, du pouvoir que j’ai. La journée, je vais au boulot, je suis un simple patriote, personne ne fait attention à moi. Mais quand je rentre chez moi, je sais que je participe à quelque chose de plus grand. Je suis à la tête de… Est-ce que tu sais combien de personnes il y a parmi les anons ? Est-ce que tu sais combien de personnes il y a sur /pol ? Et quand j’entends parler d’un officiel du gouvernement qui n’est pas à la hauteur, ou quand il y a un minable dégénéré qui s’en prend à moi, dehors, je peux les déclarer ennemis de l’Etat avec un seul mail. Un mail, quelques clics, et le lendemain ils sont à l’hôpital. C’est… »

Aleister remarqua que John haussait les sourcils.

« Ils le méritent », ajouta-t-il. « Je n’abuse pas de mon pouvoir.

– Je ne penserais même pas à t’en accuser ».

John commençait à se sentir mal à l’aise. Intérieurement, il se dit qu’il ferait bien de demander rapidement sa grâce et de repartir aussitôt. Mais Aleister reprit :

« Et sur le forum ou au siège de /pol/, c’est pareil. Les seuls avec un signe distinctif sont les officiers anons. Quand j’écris sur le forum, quand je parle en face à face avec d’autres /pol/acks, aucun d’entre eux ne sait qui je suis ni ce que je fais. Aucun d’entre eux ne peut tenter d’obtenir des faveurs de ma part. Aucun d’entre eux ne me sort du groupe ou essaye de sortir du groupe. Nous sommes tous égaux, et en même temps nous sommes tous libres. On a pas de problèmes de factions ou de courants intérieurs. Si des nominés font n’importe quoi, ils seront de toute façon remplacés automatiquement. »

Il se resservit un nouveau verre d’alcool puis le but avec vigueur.

« Alors bien sûr, rien n’est parfait. Des gens essayent de hacker le système. Des trolls s’inscrivent n’importe où et mettent le bazar – on a eu une fois un autiste du fond du Montana qui s’était inscrit pour un poste à New York. Mais pour le reste, c’est un système merveilleux. On se retrouve au siège pour une réunion des administrateurs, ou sur un forum secret – là aussi, le système créé des forums de discussion à accès restreint pour chaque groupe et à chaque roulement. On est six. On ne se connait pas. On ne se distingue pas les uns des autres, parce qu’on est anonymes ou derrière nos masques et nos costumes. Nous n’avons pas d’identité. Et pourtant, oh, on a toujours notre caractère. On s’exprime plus librement que nulle part ailleurs. On s’insulte avec encore plus de férocité. Puis on finit par prendre une décision. Et dès la réunion suivante, dès qu’on ouvre un nouveau sujet sur notre forum, on a oublié tous les reproches qu’on a pu faire et qu’on a pu nous faire, parce qu’on serait bien incapable de savoir avec qui on s’était échauffé la dernière fois ! »

Les yeux d’Aleister brillaient. John se demandait comment rediriger la discussion.

« Mais vous n’avez pas peur que des gens s’infiltrent parmi vous ? Un espion, un ennemi, quelqu’un qui pourrait, je sais pas, disons falsifier des données ? »

Aleister ricana.

« Mais précisément ! C’est parce qu’on ne sait pas de qui il s’agit qu’on peut être sûr. Si on savait qui était nommé, on se laisserait avoir. Les types en place pourraient nous manipuler, tenter de nous mettre en confiance. Un shill pourrait occuper un poste pour détruire le mouvement de l’intérieur, et justifierait ça avec des explications bidons. Comme les globalistes l’avaient fait. Lentement, /pol/ perdrait sa vitalité. Là, on ne sait pas de qui il s’agit, donc on doute de leur loyauté. Et puisqu’on doute, on est en sécurité. On ne se laisse pas prendre au piège. On demande des comptes dès lors que les gars en place lèvent le petit doigt de travers. Tu comprends ? On se tient nous-même en laisse ! »

Essayant de biaiser, John reprit :

« Du coup, peut-être que vous avez quelqu’un à Washington qui a fait n’importe quoi avec… »

– On possède quand même un moyen de s’identifier sur le forum principal », l’interrompit Aleister, prit dans ses explications, « quand on a besoin de faire des annonces. On reçoit un code qu’on peut intégrer dans nos messages, qui indique notre poste. Mais c’est comme le reste : on est jamais identifié comme un membre spécifique, juste comme l’un des détenteurs du poste. Là aussi, ça empêche que quelqu’un prenne la grosse tête et veuille se faire reconnaître par /pol/. Mais bref. »

Il reposa son verre et regarda John dans les yeux, puis, sur un ton plus grave, ajouta :

« Je vais rencontrer l’Empereur-Dieu dans quelques heures. Je ne peux pas parler aux autres administrateurs, puisque le gouvernement nous surveille. Personne sur /pol/ ne connaît l’identité des administrateurs, mais la police est quand même venue nous cueillir. Donc je ne peux pas communiquer avec eux par Internet. On s’est juste entendus pour se retrouver au siège de /pol/ avant de se rendre à la Trump Tower. Et je ne peux bien sûr pas en dire un mot sur /pol/. »

Il s’interrompit, plaça ses paumes les unes contre les autres et les amena à la hauteur de son menton. Il fixait John.

« Je veux que tu me dises ce que tu en penses. L’avenir de /pol/ et de la civilisation occidentale est peut-être en jeu. Est-ce un développement positif, ou est-ce une menace pour nous ? »

John réfléchit à grande vitesse. Il n’avait aucune envie d’être mêlé à ça, mais en même temps, il souhaitait la disparition rapide et définitive de cette bande d’allumés.

Aleister ne bougeait pas et le considérait avec la plus grande gravité.

« A t’entendre, je pense que c’est un signe de Kek », mentit John. « Je crois, je veux dire je le crois vraiment. Je ne suis pas un expert, mais c’est ce que vous avez toujours voulu non ? Tu vas rencontrer le Président lui-même, votre idole ! Vous serez intégré dans l’Etat. Quelle meilleure occasion pour répandre votre parole ? »

Aleister se renfonça dans son siège. Il réfléchit.

« C’est peut-être ça… », laissa-t-il échapper. « Peut-être que j’avais tort de m’en faire. Je pensais que le gouvernement était compromis, mais c’est peut-être une vraie opportunité. C’est peut-être l’étape suivante pour /pol/.

– Ils veulent peut-être simplement reconnaître votre rôle dans la société. »

Aleister leva ses yeux vers lui.

« Oui », murmura-t-il. « Nous avons fait tellement. Ce serait normal. Ce serait logique. »

Un sourire éclaira son visage. Visiblement ragaillardi, il se leva.

« Merci John ! Dire que depuis hier soir je m’inquiétais. Mais c’est clairement le plus probable. Kek et le Président ne nous trahiraient pas après tout ce que nous avons fait. »

Aleister quitta à nouveau son siège et se saisit des vêtements qu’il avait amenés au début de la conversation. Le premier s’avéra être une longue robe de bure brune avec une capuche, dont il se mit à se vêtir.

« Hmm, Al. ? », fit John, « Et pour ma situation ?

– Oh », répondit Aleister sur un ton léger, « Je peux régler ça. C’est très facile. Je n’ai qu’à envoyer un mail à la cellule de Washington et dire que la situation a été réglée au QG après qu’on ait analysé ton cas. »

John acquiesça. Mais ce n’était pas ce qu’il voulait entendre.

« Tu vas régler ça ?

– Je peux régler ça. », répéta Aleister avec un ton mielleux. Il lui tournait le dos tout en enfilant la cape.

« Al », insista John d’une voix plus grave, « Je te demande si tu vas régler ça. »

Aleister se retourna vers lui, toujours le même sourire aux lèvres et les yeux brillants.

« Mais oui. Mais d’abord, je dois aller retrouver les autres administrateurs et rencontrer le Président. D’accord ?

– Tu ne peux pas juste envoyer ce mail avant de partir ? »

Aleister s’interrompit.

« Ecoute John. On va se rendre au Quartier Général de /pol/, ici à New York. Je vais y retrouver les autres administrateurs et te mettre dans un coin où tu patienteras. Quand je reviendrais avec les autres, on discutera un peu de ton cas et on réglera ça. »

John sentit un frisson lui parcourir le dos.

« Je préfèrerais rester ici. Et je pense que tu peux régler ma situation sans avoir besoin d’en parler à tes collègues.

– Tu ne peux pas rester ici. », le coupa sèchement Aleister. « Tu comprendras. Par principe, par précaution, je ne peux pas laisser un normie seul avec mes ordinateurs. »

John se sentit piégé. Il ne s’attendait pas à ça.

« Tu n’as rien à craindre », le rassura Aleister en mettant sa capuche. « Si je dis aux anons là-bas de te ficher la paix, ils te ficheront la paix. »

John tenta de conserver un visage neutre, mais Aleister dût s’apercevoir que ses assurances ne suffisaient pas. Il se rapprocha de lui.

« John », ajouta-t-il en lui plaçant la main sur l’épaule. « C’est pas compliqué. On va au QG. Je repars, tu attends. Je reviens. Je fais une présentation pour le haut commandement. Je prends un ou deux collègues avec moi pour discuter. On rédige un mail, ton cas est réglé. A 20 heures maximum, tu es libre. Ensuite on revient ici, on prend notre repas et on discute du bon vieux temps. Ça sera sympa non ? »

John ne parvenait pas à souvenir d’une occasion passée où Aleister lui avait mis la main sur l’épaule. Il lui décocha un sourire feint.

« Bien sûr. », répondit-il pour jouer le jeu. « Ça fait longtemps qu’on s’est pas vraiment parlé. Un peu par téléphone, mais, hein, on aurait des tas et des tas de choses à se raconter. »

Aleister sourit à son tour et retourna vers le tas de vêtements.

« D’ailleurs », ajouta John, « on en a pour un moment avant d’arriver au siège de /pol/, j’imagine, donc pourquoi pas commencer maintenant ? »

Sa nervosité transparaissait dans ses paroles. Il se rendit compte qu’il avait mis ses mains dans ses poches, par réflexe, pour sembler décontracté. Il continua, en essayant de se contenir :

« Du coup, toujours pas de femme ? »

Aleister ricana pendant qu’il s’emparait d’un deuxième bout de tissu.

« Pourtant, c’était pas ce que tu me racontais à l’époque ? », poursuivit John, « Qu’il fallait faire des enfants pour préserver l’Amérique ? »

Il allait jouer le jeu jusqu’à ce qu’Aleister l’ait déposé au QG de /pol/, puis il trouverait un moyen de se tirer de là. Il n’avait pas envie de traîner dans le coin, et encore moins envie de le signifier à Aleister.

« Ca c’était avant ! », répondit Aleister avec un plaisir apparent, tout en enfilant le bout de tissu. « Je te disais ça au début des années 2010, quand le « gouvernement » nous était hostile. Mais maintenant qu’on a une administration nationale, on ne risque plus d’être remplacés par des golems de boue et des joyeux marchands. Les temps ont changés. Je peux me consacrer en toute bonne conscience à d’autres tâches ! »

Le deuxième bout de tissu s’était révélé être un masque. Non pas un masque de Guy Fawkes, mais la figure anthropomorphique d’une grenouille.

John haussa les sourcils.

Aleister pointa fièrement vers le masque vert qui dissimulait son visage.

« Ca, c’est Pepe ! »

John trouvait que l’ensemble aurait eu au mieux sa place dans un carnaval ou pour Halloween. L’homme qui se tenait devant lui portait une robe de moine et avait la tête recouverte par une capuche et un masque de grenouille, mais semblait pourtant trouver cela très amusant. Il s’emparait d’ailleurs du dernier et troisième bout de tissu qu’il avait amené, un brassard.

« En plus des postes décisionnels remplis au hasard », poursuivit Aleister, « il y a des postes pour lesquels on se porte simplement volontaire. Tu connais les anons, les plus nombreux, qui sont notre bras armé. En dehors d’eux il y a les « Wojak », les techniciens, ça va de ceux qui s’occupent des serveurs aux balayeurs. Et enfin, il y a les gens comme moi, les prêtres de Kek. »

Le brassard ne comportait pas de soleil noir, comme ceux des anons. A la place, un hiéroglyphe égyptien représentait un homme à tête de grenouille, entouré des mentions « BUREAU OF MEMETIC WARFARE – CULT OF KEK »

« Mon rôle est de comprendre la Meme Magic. », expliqua Aleister. « J’étudie le fonctionnement de /pol/ et comment la mémétique influe sur la réalité au travers de Kek.

– Ca a l’air compliqué. » l’interrompit John. « Excuse-moi, je suis pas sûr d’être en état de tout comprendre… »

Aleister acquiesça et se dirigea vers une commode. Il en ouvrit un tiroir et en sorti une liasse de papiers et de dossiers qu’il cala sous son bras.

« C’est le fruit de mes recherches depuis un mois » commenta-t-il, « sur un autre sujet. Je vais présenter ça au Président après les négociations, parce que ça presse. Tu vois les coupures d’électricité qu’on a partout sur la côte Est ? Le réseau global est sur le point de lâcher, et j’ai l’impression que personne ne s’en rend compte. J’ai essayé de prévenir des officiels dans le gouvernement et la Trump Organization, mais personne ne répond. A croire qu’il n y a plus personne au sommet ! »

Il semblait exaspéré.

« Des rumeurs disent que Trump est mort. », lâcha John.

« Ouais, j’en ai entendu parler. », répondit Aleister qui vérifiait que les verrous de la seconde porte étaient bien fermés. « Ce sont des rumeurs propagées par des trolls et des shills pour nous diviser. Comment le Président serait-il mort si je dois le rencontrer ? Je comprends que des normies croient à ça, mais il y a aussi des anons qui se laissent avoir. 4chan s’emballe un peu pour rien parfois.

– Tu m’en diras tant. »

Aleister se rendait à présent vers la porte d’entrée.

« Il est temps d’y aller.

– Juste un truc », demanda John, se rappelant soudainement quelque chose. « Pourquoi tu me disais de quitter la ville tout à l’heure ?

– Ah, ça. », grommela Aleister. « Bah, tu verras au QG, quand je ferais le briefing aux officiers. Le point d’orgue de notre campagne de remotivation nationale devait être une grande manifestation ce soir vers la Trump Tower avec tous les vétérans revenus du front en Israël. Je pense que c’est pour ça que le gouvernement a agi si vite, pour qu’on les rencontre avant le départ de la manifestation. Initialement, je pensais que ça virerait à l’émeute si on leur ramenait des mauvaises nouvelles après avoir vu le Président, mais si c’est la volonté de Kek, alors ça se passera bien et on aura qu’à annuler. Pas de quoi s’en faire.

– Ah. », répondit John, qui sentit son inquiétude monter encore d’un cran. « Oui, en effet. Pas de quoi s’en faire. »

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