John s’appuya contre un arbre pour reprendre son souffle. Il tombait une pluie glaciale, mais ses poumons et sa gorge le brûlaient. Son imperméable et son pantalon gorgés d’eau lui collaient à la peau.

Il inspira et expira longuement avant de regarder derrière lui. La pluie et la brume l’empêchaient de discerner plus loin que quelques arbres. Il ne voyait pas de signe de son poursuivant, mais n’était pas si loin des rails. Le bruit de la pluie était suffisamment fort pour couvrir d’éventuels bruits de pas ou cris humains. Péniblement, il se remit en marche.

John se traîna sur quelques mètres dans la direction opposée du train, marchant dans la boue et les racines. Il se fraya un chemin entre les fourrés, et constata que la forêt s’arrêtait brusquement en bordure de route.

John s’avança sur le petit trottoir blanc qui entourait la route. Aucune voiture ne semblait circuler. Ce n’était pas la peine d’espérer faire de l’auto-stop.

Il éternua. Il prenait froid. Son ventre grognait de faim, et il était perdu.

« Bon sang », laissa-t-il échapper. Il regarda derrière lui. Non, c’était clair. Il ne retournerait pas là-bas. Peut-être l’anon avait-il été arrêté, ou bien était-il à ses trousses. Et même s’il avait été stoppé, la police viendrait et interrogerait les passagers. On lui demanderait ce qu’il faisait là. On le ramènerait à Washington, et ses protestations ne serviraient à rien.

John retint un second éternuement. Il lui fallait trouver un endroit où passer la nuit. Grelottant, il se mit en marche en reprenant la direction du train. La route devait suivre les rails de façon parallèle et l’amènerait bien à une station ou l’autre.

Il poursuivit son chemin sous la pluie. À trois reprises, il s’arrêta, entendant s’approcher une voiture, mais il eut à peine le temps de faire un signe de la main que celles-ci étaient déjà passées. Aucune ne daigna s’arrêter.

Après un quart d’heure de marche, il arriva à hauteur d’une maison dont le jardin donnait directement sur la route. Une petite barrière blanche en bois entourait la propriété, mais certaines parties étaient à terre, ou manquantes. La peinture de la barrière était écaillée. Le jardin lui-même ne paraissait pas mieux entretenu, et les touffes d’herbes y atteignaient des hauteurs inégales. Une voiture stationnait hors du garage, ses vitres brisées, le capot ouvert et le moteur manquant.

La maison, petite structure en bois de deux étages, ressemblait aux maisons américaines traditionnelles. À ceci près qu’elle aussi était en piteux état. Une partie du toit s’était effondrée. Des planches avaient été clouées derrière les vitres.

Une lumière vacilla soudainement derrière l’une des fenêtres de la maison. John passa son chemin.

D’autres bâtiments jonchaient occasionnellement le bord de la route. D’autres maisons abandonnées. Une église au clocher en ruine.

John se rendit compte que la route avait cessé de suivre la direction des rails. Elle l’amenait vers une sorte de grand bâtiment industriel, entouré d’un parking et de hautes barrières en métal. Le site était fermé, lui aussi. Le parking n’était occupé que par quelques carcasses de voitures. Une partie des vitres manquait à la façade. John distingua au-dessus de la porte d’entrée l’inscription en majuscules « MAKE AMERICA WEALTHY AGAIN ».

John se dit que le bâtiment était probablement vide et pourrait le protéger de la pluie. Les barrières se révélèrent trop hautes. Il passa son chemin.

Quelques mètres plus loin, la silhouette de plusieurs petits bâtiments se dessinait dans la brume. Un petit village.

John entra dans le bourg avec appréhension. Il n’entendait aucun bruit de véhicule. Si n’eût été le bruit de la pluie, l’endroit eut été silencieux. Comme sur le reste de la route, les maisons étaient closes, souvent barricadées. Les stores des commerces étaient tirés. John repéra un bâtiment dont la porte avait été enfoncée. Il s’en approcha avec précaution.

L’entrée béait, donnant à voir l’intérieur du bâtiment.

Il s’agissait d’une librairie. Seules quelques étagères étaient à terre, la plupart étaient restées en ordre – pas étonnant. Le comptoir avait en revanche été saccagé.

John pénétra dans la boutique avec prudence, l’oreille tendue pour discerner tout son éventuel. Il releva un escalier à côté du comptoir, et entreprit d’en monter chaque marche avec la plus grande discrétion.

À son grand soulagement, il ne trouva rien en haut, sinon d’autres rangées de livres, quelques tables et chaises. Il était seul, et presque au sec.

John jeta son imperméable au sol. Il s’en sentit plus léger. Il faisait froid, mais il s’en accommoderait. D’abord, il avait faim, très faim. Le reste viendrait ensuite.

Il ouvrit son sac trempé, et en sortit ses achats du midi au Trump Store. Plusieurs Trump Steaks, une demi-baguette Trump et des conserves. Il lui fallait juste de quoi les faire cuire. La librairie ne possédait pas de cuisine, mais elle avait de quoi faire un feu. Si son briquet fonctionnait encore…

Non, tout de même, il n’allait pas brûler des livres. On ne lisait plus beaucoup en Amérique depuis des années, mais on lui avait appris à les respecter lorsqu’il était petit.

John passa en revue les ouvrages dans les rayonnages. La faible lumière du soir qui passait au travers des fenêtres permettait encore de lire les titres. Il y avait de tout, logiquement. Livres d’Histoire, roman, ouvrages de cuisine… Hormis les classiques, cependant, il ne connaissait aucun des titres ou des auteurs. À vrai dire, il ne se souvenait pas de la dernière fois où un grand écrivain avait été célébré dans le pays. Il y avait des producteurs de vidéo, des chanteurs, des musiciens, mais des écrivains ? Petit, il n’en entendait pas beaucoup parler. Depuis vingt ans, il n’en entendait plus parler du tout. Est-ce qu’il y avait encore des écrivains aujourd’hui ? De vrais auteurs, pas juste des types recopiant des manuels scolaires et des guides d’utilisation. Peut-être quelques blogueurs, sur Internet. Mais des auteurs de livre ? Non, pas qu’il se souvienne.

En fait, il ne se souvenait pas non plus de la dernière fois où il avait entendu parler d’un livre. Pas à la télévision. Pas non plus dans un des discours du Président. C’est que les livres traitaient des sujets de l’époque où ils étaient écrits. Ils ne parlaient pas des problèmes du moment. Ils ne disaient pas comment rendre sa grandeur à l’Amérique.

Les globalistes, l’establishment des grandes villes, eux, lisaient des livres. Le Président, lui, n’en avait pas lu un depuis qu’il était devenu adulte, et ça lui avait bien réussi.

Ce n’était pas une raison pour les brûler. John ne savait pas trop pourquoi il s’y refusait. Ils étaient inutiles. Mais on lui avait appris qu’ils étaient importants. Et il devait bien y avoir autre chose à proximité.

John fouilla les deux étages de la librairie. Il trouva une liasse de papiers administratifs qui remontaient à 2030. La boutique avait dû fermer à cette époque. Elle était restée fermée une décennie durant, et la seule chose qu’on y avait volée était la caisse.

John aperçut un présentoir dans un coin de la librairie, entre deux rangées de bibliothèques. Il ne contenait pas de livres, mais des tracts. Des tracts gouvernementaux.

Il s’agissait de simples feuilles imprimées des deux côtés, promouvant la politique d’éducation de l’administration Trump. Le recto titrait fièrement « MAKE AMERICA SMART AGAIN », et détaillait les réussites du gouvernement dans sa lutte pour l’intelligence. Les Trump School qui ouvriraient à travers le pays offriraient aux jeunes les moyens de réussir dans la vie et de participer à la nouvelle Grande Amérique. Les formations seraient débarrassées du politiquement correct et des idées anti-américaines de l’establishment. Elles apprendraient l’essentiel, et rien que l’essentiel, car les Américains étaient malins et n’avaient pas besoin que les élites ou les médias leur disent quoi penser. Les cursus, annonçait le tract, stimuleraient la vigueur patriotique des jeunes Américains et leur enseigneraient à devenir des gagnants.

Sous le texte, une image du Président souriant entouré d’enfants était légendée par une citation :

« People don’t know how great you are. People don’t know how smart you are. These are the smart people. These are the smart people. These are really the smart people. And they never like to say it. But I say it. And I’m a smart person. These are the smart. We have the smartest people. We have the smartest people. And they know it. And some say it. But they hate to say it. But we have the smartest people. »

Le verso était occupé tout entier par une photo du Président, seul, pouce levé en direction du lecteur, légendé en majuscules par une seule phrase :

« WE ARE THE SMARTS ! »

John emporta le tas de tracts. Il ne lui manquait plus qu’une tige de métal pour faire cuire les steaks au-dessus du feu.

Une dizaine de minutes plus tard, il put enfin savourer son repas, installé dans un coin à l’étage d’où il avait précautionneusement éloigné tous les livres et les bibliothèques. Il savait ce qu’il allait manger, mais il s’en fichait pas mal. Son ventre le taraudait trop. Il mordit à pleines dents dans le Trump Steak. Il en ressentit un goût de semelle. Comme à l’accoutumée. La baguette Trump ne valait guère mieux, elle ressemblait à du carton. Mais dans sa situation, il n’y accordait aucune importance. Ce n’était pas comme s’il mangeait beaucoup mieux en temps normal de toute façon.

John s’allongea sur le sol en pierre et contempla le plafond. Le bruit de la pluie avait diminué. L’air était encore froid et humide, mais cela restait supportable. Pleins de gens dormaient dans la rue à Washington, donc pourquoi pas lui ?

Demain, il serait à New York. C’est ce sur quoi il devait se concentrer.

Non, il y avait autre chose auquel il devait penser. Il ne voulait pas y penser depuis tout à l’heure. Il ne le voulait toujours pas, mais les images lui revenaient en tête maintenant qu’il était en sécurité, au sec et qu’il n’était plus affamé.

Il avait laissé quelqu’un se faire tuer, et il avait fui. Alinsky avait tenté de lui sauver la vie, lui. Le directeur avait agrippé un homme armé pour sauver quelqu’un qu’il connaissait à peine, et en remerciement, il s’était contenté de le regarder lutter et se faire cribler de coups.

Il était un lâche.

John fixa le plafond pendant un moment, sans trouver quelque chose à redire à cette conclusion. Il avait toujours cherché à éviter les problèmes. Il restait dans le rang, il ne disait rien, il ne soutenait aucune cause. Il faisait son travail sans brio, se tenait à distance des lumières des projecteurs, évitait les ruelles sombres et les amis qui parlaient trop fort aussi bien qu’il évitait les clients risqués au bureau. Jusqu’ici, il s’était contenté de vivre une existence médiocre sans autre ambition que de rentrer chez lui le soir après le travail et de profiter du week-end. Il ne s’intéressait pas au monde qui l’entourait. Ça ne lui avait rien coûté. Ça n’avait rien coûté à personne. Il voulait juste la paix.

Il regarda autour de lui. Il vit les étagères renversées couvertes de poussière, les ampoules qui ne fonctionnaient plus. Il repensa aux bâtiments abandonnés qu’il avait croisés le long du chemin. C’était probablement, à terme, le sort qui attendait Washington.

En fait il était comme tout le monde. Il ne faisait rien, ne s’indignait pas du délabrement des routes et de la ville, du démantèlement de l’Etat fédéral, il ne protestait même pas contre la violence qu’infligeait un groupuscule sectaire à des innocents. Il regardait ailleurs en rentrant chez lui et oubliait ça comme il le pouvait.

Le pays mourait parce que personne ne faisait rien. Le pays mourait parce que tout le monde faisait comme lui.

Bah. C’était bien beau de dire ça, mais il n’en deviendrait pas un héros pour autant. Que faire quand on a le système entier contre soi ? Qui ose élever la voix face à une bande armée quand il n’y a aucun groupe pour vous soutenir et que l’État viendra vous accabler après les faits ?

Il y avait quand même des gens qui agissaient. Il y avait quelqu’un qui avait risqué sa vie pour lui. Comme ça, spontanément, par sens du devoir peut-être.

C’était la moindre des choses que de faire pareil. Oui, s’il devait un jour se mettre en danger pour aider quelqu’un, il devrait le faire. Il le ferait.

Demain, il serait à New York. S’il s’agissait de se mettre en danger, il en trouverait sans doute l’occasion là-bas.

Il sortit son téléphone de sa poche, un vieux smartphone du milieu de la décennie précédente. Bon, il n’avait pas pris l’eau. Il n’activerait pas la géolocalisation ce soir, après tout il avait plus de raisons aujourd’hui que jamais de croire qu’il était recherché. La rencontre avec l’anon était probablement le fruit du hasard, mais si ce type savait qui il était, il avait sans doute signalé sa présence et son escapade aux autres cellules du mouvement. Demain matin en revanche, il pourrait se situer et trouver son chemin. Il ne devait plus être bien loin de la capitale.

Il fouilla dans son sac et en sorti le numéro du National Enquirer. Le papier n’était pas trop humide, et la lampe de son téléphone lui fournirait suffisamment d’éclairage. John feuilleta le journal et parcourut les titres. La plupart d’entre eux ne le concernaient pas.

Il s’arrêta sur le reportage consacré à la guerre en Eurabie. Le journaliste, qui se trouvait sur le front d’Israël, avait consacré une page à un entretien avec un commandant de /pol/. Logique, après tout. Il avait entendu que ces gars-là étaient parmi les meilleurs combattants du front. Ils avaient expédié plusieurs cohortes de miliciens là-bas.

L’article, justement, louait leur dévotion militante. Il racontait comment un anon, s’étant attaché des explosifs autour du corps, avait chargé vers une brigade d’islamistes et avait activé le détonateur une fois parvenu à leur portée. Le journaliste en concluait la supériorité de la civilisation occidentale, puisque ses membres étaient capables de se sacrifier pour le bien du groupe, un comportement bien plus raffiné que les attentats suicides effectués par les terroristes qui ne cherchaient que la destruction.

Une photographie grand format du commandant de /pol/ occupait un quart de la page. Il ressemblait point par point à celui rencontré dans le train, à ceci près que son uniforme était plus usé et qu’il portait une sorte de médaille dorée sur sa poitrine. L’entretien se déroulait ainsi :

« Quelle est votre opinion sur les opérations militaires actuellement menées en Israël ?

Nous sommes très fiers des résultats obtenus par notre coalition. Nous avons repoussé les mudslimes au-delà de l’Euphrate. Nous avons sécurisé définitivement la bande de Gaza et offert à un allié essentiel des États-Unis une stabilité et une sécurité pour des années à venir. Nous considérons que la mission de /pol/ ici est achevée. Nos forces ont déjà commencé à repartir en Amérique. Nous avons prévu de grandes célébrations à New York. Comme nous l’avons promis, elles reprendront du service dès lors que notre pays engagera une mission pour sauvegarder la civilisation occidentale. Nous nous tenons prêts à reprendre Rome ou Constantinople.

Pourquoi portez-vous toujours un masque ?

Personne ne s’intéressait à qui nous étions avant que nous mettions ces masques. Ce qui compte n’est pas notre identité. Ce qui compte est notre plan.

Quel regard portez-vous sur l’action énergique de notre Grand Président ? Estimez-vous que l’Amérique a déjà retrouvé toute sa grandeur ou qu’elle va continuer à gagner pendant encore longtemps ?

Le grand malheur de notre temps est que les idées et le mode de vie globaliste continuent à prévaloir. Le Président ordonne, l’Etat fait, mais les Américains ne suivent pas. Je ne blâme pas nos dirigeants. Il s’agit d’abord d’un combat d’idées. Trop de civils restent attachés à leur consommation matérialiste et leur bien-être matériel. Or, si nous voulons définitivement rendre sa grandeur à l’Amérique, nous devons mener une révolution des esprits autant voire plus qu’une révolution des lois.

C’est là la tâche que nous nous sommes fixés. Le Président a tracé la voie vers un glorieux futur, mais trop peu sont ceux qui l’empruntent. Beaucoup d’Américains tentent encore de vivre comme sous le régime globaliste, et se retrouvent désemparés lorsqu’ils échouent. /pol/ est là pour leur montrer le chemin. Nous prenons soin de ceux qui se sont perdus. Nous les ramenons sur le droit chemin. Nous en faisons des militants pour l’Amérique. Nous transformons les marginaux en combattants. Dans quelques années, une nouvelle génération aura été modelée dans l’état d’esprit de l’Amérique Nouvelle et prendra la tête de la société. Elle mettra en œuvre l’Ordre Nouveau sous la guidance toujours sage de notre Président. D’ici là, c’est notre rôle que de mobiliser chaque échelon et chaque membre de la société de sorte qu’il se purge du mode de pensée globaliste et qu’il travaille à la formation de cet état d’esprit nouveau.

Est-ce pour cela que vous amenez tant de nouveaux membres sur le champ de bataille en Eurabie ? Pensez-vous que l’épreuve du feu soit le meilleur moyen de servir l’Amérique ?

L’Amérique manque d’esprits combattants plus que de combattants réels. Or,  la politique n’est que le prolongement de la guerre par d’autres moyens. En les amenant sur un champ de bataille où ils peuvent voir combien leur vie et celle de la civilisation dépendent d’eux-mêmes, ils prennent conscience de l’importance de l’esprit militant et de l’engagement pour la grandeur de l’Amérique. Ils prennent conscience du suprême effort mené sans relâche par le Président depuis vingt-cinq ans, et répandent ensuite l’esprit fraternel et patriote de /pol/ dans le reste de la société. »

John referma le journal. Il avait lu assez de sornettes pour la nuit, et il avait besoin de sommeil.

Demain, il serait à New York.

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