John parcourut le train à la recherche d’une place. Le véhicule semblait encore en bon état. Avec de la chance, il parviendrait jusqu’à New York sans incident technique. A ce moment, il serait aux alentours de 22 heures. Là-bas, il se trouverait un hôtel, y passerait la nuit, et irait voir sa vieille connaissance le lendemain dans l’après-midi. Ce cher Aleister… Pourquoi ne pas l’appeler directement, tiens ? Il y avait moyen d’économiser un temps précieux.

Non, non, c’était trop risqué. /pol/ n’était pas la police et n’avait vraisemblablement pas les moyens de le mettre sur écoute, mais on ne savait jamais. De toute façon, il plaiderait mieux son innocence en pleine journée qu’au milieu de la nuit.

John repéra une place en bout de rangée, autour d’une table à quatre sièges. D’un côté de la table, côté couloir, était assis un gros homme barbu en chemise et cravate, en train de taper sur son ordinateur portable. A sa droite se tenait un jeune homme affublé d’une casquette rouge Make America Great Again, le regard perdu dans le vide, observant à travers la fenêtre. De l’autre côté de la table, contre la fenêtre, une femme d’âge moyen écoutait de la musique avec un baladeur, les yeux fermés. John s’assit à la place restante, côté couloir, au moment où le train démarrait.

Il en avait pour deux heures et demies. Il ne se sentait pas encore fatigué, il n’avait pas encore faim, mais ça allait venir. Il devait aussi préparer ce qu’il dirait à Aleister. Déjà, il fallait espérer qu’il traînait encore avec des 4channers. Au pire, il aurait peut-être une idée de ce qui se passait. D’ailleurs…

Il ouvrit son sac et en sortit les journaux qu’il avait achetés une heure et demie plus tôt. Peut-être qu’il y avait un lien entre ce qui lui arrivait et l’actualité.

Il sorti son exemplaire du Trump Tower Post, se cala confortablement dans son siège et se mit à lire, accompagné du son du train quittant Washington et du bruit des touches sur lesquelles appuyait le gros bonhomme d’en face.

Le Post restait un journal généraliste. Outre les derniers produits commercialisés par la Trump Organization, il présentait l’actualité nationale et internationale. Il se félicitait des grands projets immobiliers entamés à New York et des nouveaux quartiers qui y seraient bâtis. D’immenses immeubles sortiraient du sol en quelques années et accueilleraient des dizaines de milliers d’américains dans un confort ultramoderne. Le Post annonçait que les troupes Américaines envoyées outre-Atlantique avaient repoussés les combattants Eurabiens hors des terres Israéliennes, au-delà de l’Euphrate. Il expliquait que le niveau de vie continuait à augmenter pour la vingtième année consécutive. Il décrivait la menace que faisaient courir ce qui restait des organisations internationales, vendues à la Chine et aux globalistes, qui prétendaient avoir menées des études sur l’état de l’économie américaine. Enfin, il traitait des déceptions du Président suite aux dernières élections, mais la conclusion de l’article se voulait résolument optimiste : le Great President n’abandonnerait pas son peuple et se présenterait certainement pour un huitième mandat.

John prit le temps de lire chaque article, mais ne trouvât rien qui le concernât. Déçu, il posa son journal sur la table et regarda par la fenêtre. Le train arrivait déjà à Baltimore. La voyageuse à côté de lui descendit du train.

Dehors ne tombaient plus que quelques gouttelettes. John put apercevoir la ville à travers la fenêtre. Elle n’avait pas l’air en meilleur état que Washington. C’était encore une ville de la côte Est rendue au peuple. Il en irait sûrement de même pour Philadelphie. New York, par contre, ce devrait être autre chose. Le gouvernement avait travaillé dur pour lui rendre sa grandeur. Toute la presse la présentait comme le prototype des futures grandes villes américaines. Il le verrait bien assez tôt.

John envisagea de parcourir son exemplaire du National Enquirer, mais se demanda si cela lui serait utile. Tous les journaux disaient à peu près la même chose, même s’ils la disaient différemment. Tout allait bien entre les frontières de l’Amérique. Le chômage diminuait chaque année, l’économie croissait, les gens étaient heureux, la sécurité était revenue, le Président se déplaçait d’un bout à l’autre du pays pour saluer les travailleurs qui œuvraient dans les usines fraîchement ouvertes.

En dehors, c’était autre chose. L’Europe et le Moyen-Orient avaient sombrés dans le chaos et étaient dirigés par des seigneurs de guerre islamistes qui tentaient d’envahir Israël. Les globalistes vaincus par le Président avaient trouvés refuge là-bas et préparaient leur revanche pour détruire l’Amérique. Quant à l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Afrique, ils subissaient une terrible crise économique et ne rattraperaient vraisemblablement jamais leur retard avec les Etats-Unis.

John ne se souvenait plus de ce qui était à l’origine de cette crise, ni même si la presse l’avait expliqué un jour. Avec le temps, il s’était mis à se méfier de ce qu’on trouvait dans les principaux médias. Il se méfiait déjà, vingt-cinq ans auparavant, de ce qu’on pouvait lire dans le New York Times ou le Washington Post. A l’époque, Breitbart avait sa confiance. Aujourd’hui, plus tellement. Si on voulait de vraies informations, il fallait se renseigner soi-même. Il fallait aller sur Internet.

« Je peux vous l’emprunter ? », fit une grosse voix.

C’était l’homme assis en face de lui. Il avait refermé son ordinateur et regardait le journal posé sur la table.

« Hein ? Ah, oui, oui », répondit John, confus, en poussant l’exemplaire du Post.

Le gros homme allongea un bras courtaud, se saisit du journal en grognant, et se renfonça avec un plaisir apparent dans son siège.

« Je vous remercie », dit-il calmement. « D’ordinaire j’achète toujours le journal, mais aujourd’hui je n’ai pas eu le temps. »

L’homme commença à feuilleter le Post.

John l’observa davantage. Il devait avoir entre 40 et 50 ans. Visage bien en chair, petites lunettes rondes, barbe et cheveux bruns vaguement entretenus. Après avoir tourné quelques pages, il se retourna vers John et réfléchit à voix haute.

« Je dois bien avoir quelque chose à vous donner pour vous remercier. Ah, je sais ! »

L’homme fouilla dans sa poche et en sortit une poignée de bonbons dans un sachet. Il les tendit vers John.

« Vous en voulez un ? »

John haussa un sourcil, puis se laissa tenter. Les bonbons ressemblaient à de petites boules de sucre gélatineux colorés en vert, prune, rouge ou noir.

C’était sucré. Mou. Fondant. Pas mauvais. Pas renversant non plus. Le genre de sucrerie bon marché qu’on trouvait partout. Cela dit, on trouvait rarement mieux.

 « Vous aimez bien ? », s’enquit le gros homme.

« C’est sympa. », mentit John.

Son interlocuteur sourit.

« Vous m’en voyez ravi ! C’est une nouvelle gamme de bonbons qu’on va commercialiser d’ici deux mois. C’est mon entreprise qui l’a produite. »

John se sentit un peu honteux.

« Alinsky Ltd. On a un point de vente à Washington. Vous connaissez ?

– Je crains que non. », répondit John.

« Dommage », poursuivit l’autre, « mais maintenant vous saurez que ça existe ! Tenez, si ça vous plaît, je vous laisse tout le sachet.

– Je vous remercie », fit John, gêné, « ce n’est pas la peine. »

L’homme le regarda tout sourire.

« C’est une technique commerciale, voyons ! Je n’ai pas la puissance promotionnelle de Trump Candy. Si je veux de la publicité, je dois la faire moi-même. D’ailleurs, puisque je vous ai ferré… »

L’homme d’affaires sorti un document de son sac.

« Si vous voulez, vous vous inscrivez là-dessus, on vous envoie des échantillons gratuits à chaque fois qu’on prépare un nouveau produit, et vous nous renvoyez vos commentaires si ça vous dit. Aucune obligation pour vous, et vous recevez régulièrement des friandises. »

John s’empara du papier.

« Je ne peux pas dire non à ça ! »

Il parcourut le document distraitement. C’était un simple formulaire où il fallait indiquer nom, prénom, adresse. Vu sa situation, autant ne fâcher personne. A la rigueur, cela pourrait même l’arranger, demain où à l’avenir, d’avoir un contact bien placé.

John rendit le formulaire après l’avoir renseigné.

« Vous avez une carte ? », demanda-t-il avec un intérêt feint. « Comme ça je pourrais vous faire des retours directement. »

« Bien sûr », répondit le gros homme, sortant un bout de carton d’une de ses poches. « Je ne passe pas assez de temps avec la clientèle. Je suis toujours dans le train. On a le siège à New York, et des points de vente sur le reste de la côte Est. Je ne vois pas assez les gens. »

Sur le bout de carton était écrit en grosses lettres « Paul Alinsky. Directeur, Alinsky Ltd. », et les informations de contact de rigueur. Un blob rose à mi-chemin entre le bonbon et le visage souriant semblait faire office de logo de l’entreprise. Le designer ne devait pas avoir bénéficié de beaucoup de moyens.

John entreprit de discuter avec M. Alinsky jusqu’à sa descente du train.

L’aspect artificiel de la conversation se dissipa rapidement. M. Alinsky se révéla un interlocuteur intéressant et affable. Il se présentait comme un homme ordinaire, qui, il y avait une quinzaine d’années, avait décidé de quitter une entreprise mourante sur le point d’être dévorée par la Trump Organization et de créer la sienne. Il croyait au rêve américain. Le contexte n’était peut-être pas porteur, l’économie pas au beau fixe, le marché restreint, mais ce qui comptait c’était la volonté et le courage des gens. Le pays était dirigé par un entrepreneur qui avait réussi. Pourquoi serait-il le seul à savoir réussir ? Aujourd’hui, M. Alinsky dirigeait une structure d’une centaine de personnes. C’était pour lui une belle réussite. L’avenir paraissait sombre, mais, assurait-il, sans espoir personne ne ferait jamais rien. Mieux valait entretenir l’espoir et essayer quelque chose, quitte à échouer, que d’échouer forcément en restant chez soi à ne rien tenter.

John, en revanche, ne se sentait pas à l’aise. Il se rendit rapidement compte qu’il traitait la discussion comme un entretien d’embauche. Au fond, il se voyait déjà accueilli lundi par un employeur mécontent et renvoyé. Bien sûr, il ne savait même pas si qui que ce soit avait contacté son patron. Mais c’était un risque. A sa grande honte, il se rendit également compte qu’il voyait M. Alinsky comme une ressource, comme un potentiel patron de remplacement s’il se faisait renvoyer une fois revenu à Washington. Il s’était toujours présenté à ses amis comme un simple gratte-papier, chargé de signer des documents et de récupérer des signatures, de préparer des tableurs Excel, d’imprimer des dossiers. Mais devant M. Alinsky, il devenait subitement un « Responsable administratif », bataillant avec des fournisseurs obtus – des Fournisseurs avec un grand F, pourquoi pas la Trump Organization – et ayant la pleine confiance de son supérieur.

Il s’en voulait. Il n’aimait pas exagérer, et détestait mentir. Et pourtant, il se laissait dépasser par… la peur. Oui, c’était ça. Il avait peur. Ca faisait trois heures qu’il avait peur et qu’il tentait de s’accrocher à ce qui lui passait par la tête – qu’il pourrait discuter avec /pol/, qu’il trouverait de l’aide auprès d’Aleister, qu’il pourrait se protéger en sympathisant avec Alinsky. Il avait honte.

La conversation le détendit. Une nouvelle fois, il se dit qu’il n’avait pas forcément grand-chose à craindre. Le reste du monde n’était pas à ses trousses. Et il était décidément trop nerveux, à changer d’humeur tous les quarts d’heure.

La conversation dura une bonne heure et demie. Elle s’interrompit juste après le départ de la gare de Trenton, lorsqu’un homme en uniforme portant un masque de Guy Fawkes arriva à la hauteur de John.

 ————– *** —————-

John se figea. L’anon le dévisageait.

« Vous pouvez vous lever ? », fit-il d’une voix dure.

John tenta de bafouiller quelque chose.

« Je voudrais m’asseoir. »

L’anon pointait le siège à côté de la fenêtre, resté libre depuis la gare de Baltimore.

John parvint à bafouiller quelque chose et laissa passer le milicien, qui se déplaça péniblement entre le siège et la table, puis se cala contre la fenêtre. Il venait visiblement de monter à bord. Il était trempé. Dehors, la pluie avait repris de plus belle.

L’anon portait l’uniforme habituel des miliciens de /pol/, une veste grise sombre de style militaire comportant deux bretelles en cuir, pantalon, ceinture et bottes noirs. Le brassard gris clair sur son bras droit comprenait un cercle bleu sur lequel se détachait, en blanc, les inscriptions et symboles du mouvement : un Soleil Noir entouré d’une couronne de lauriers et des inscriptions SATIS MENTIBUS OBVIA – DEPARTMENT OF PEACE. A sa ceinture était attaché un pistolet-mitrailleur. Rien d’inhabituel. Tout le monde pouvait porter une arme n’importe où, depuis que le Great President avait aboli toutes les restrictions au niveau local et fédéral. La plupart des Américains n’avait simplement plus les moyens d’acheter des armes.

Alinsky se saisit de l’exemplaire du Trump Tower Post resté sur la table puis regarda l’anon. Le journal était à moitié couvert d’eau. L’homme au masque tourna son visage vers le directeur.

« Veuillez m’excuser. », lança-t-il. « Il pleut à verse ici.

– Il pleut tout le temps, ici. » répondit Alinsky avec une légère moue, avant de se retourner vers John.

« C’est intéressant d’ailleurs, vous ne trouvez pas ? Vous avez vécu pas loin de la côte Est vous aussi. Vous vous souvenez qu’il y a vingt ans, il ne pleuvait pas autant ? Je pense qu’on avait raison à l’époque. Enfin, ceux qui mettaient en garde contre le réchauffement climatique. On a redémarré les mines et les centrales à charbon partout dans le pays. Je pense qu’ils avaient vu juste, et qu’on a déréglé le climat. »

John voulut répondre, mais l’homme à la casquette Make America Great Again qui restait dans son coin depuis le début du voyage se sentit soudainement invité dans la conversation.

« Le réchauffement climatique, c’est un truc de chinois ça. », signifia-t-il avec une pointe de mépris.

Alinsky le considéra avec surprise.

« Il y avait de sérieux arguments en faveur de cette thèse. Je ne les ai plus en tête maintenant, mais en tout cas, ça occupait sérieusement le débat public. Je peux vous dire que beaucoup de scientifiques partageaient cette opinion. L’activité humaine réchauffe la planète. »

Le jeune homme secoua la tête, apparemment pas convaincu.

« Le réchauffement… Y a pas de réchauffement. Personne n’a jamais pu le prouver. Et de toute façon, la Terre elle se réchauffait déjà sans nous. C’est les chinois, les chinois qui parlent de réchauffement climatique. Ils veulent nous empêcher de produire. Tuer notre industrie. Mauvais !

– Vous dites ça parce que vous n’avez pas connu les débats de cette époque monsieur. On a enterré cette question trop vite au tournant des années 2020. J’avais lu quelques livres à ce sujet, c’était vraiment intéressant…

– C’était pas vrai ! », insista l’homme. « C’était de la fake news ! C’était dit par les médias, les médias des globalistes. Vous les croyez, vous les globalistes ? Ils sont vendus aux chinois. Ils disaient ça parce que… parce que… parce que ça les embête que l’Amérique soit grande, et qu’on ait du travail et qu’on ait des usines. Et vous, vous dites ça parce que vous êtes pas habitué à ce que l’Amérique soit grande. Vous dites ça parce que vous êtes vieux. »

Alinsky se redressa dans son siège.

« Dites-donc jeune homme, je ne vous permet pas ! »

L’anon frappa du poing sur la table.

« Du calme ! », jappa-t-il, avant de se détendre et de se renfoncer dans son siège.

« Ce n’est pas la peine de s’énerver, messieurs. Ce que vous constatez n’est que la volonté de Kek. »

John se tint coi. Le milicien n’avait pas l’air d’être là pour lui, mais ça n’en était pas moins désagréable de se tenir juste à côté d’un type en uniforme masqué et armé.

Alinsky se tourna vers l’anon.

« C’est votre dieu, Kek, non ? », demanda-t-il. « Mon fils est en Israël, il m’a parlé des gens comme vous.

– Kek est le dieu des ténèbres et du chaos, mais il est aussi celui qui vient avant l’aube. » assura l’anon. « Kek est celui qui, à la fin de la nuit, nous montre le chemin vers le prochain jour. Il est celui qui nous mène de l’ancien monde à l’Ordre Nouveau. »

Alinsky et l’homme à la casquette ne répondirent pas, regardant l’anon sans trop comprendre.

L’anon s’avança et posa ses mains sur la table. Il dévisagea ses deux interlocuteurs tour à tour.

« Kek », affirma-t-il, « est. Kek existe. Nous l’avons tous ramené à la vie. C’est là le pouvoir de la meme magic. »

L’anon se tourna successivement vers ses trois voisins. John regarda ailleurs.

« La meme magic », poursuivit-il, « est à l’origine de nos actions sur le monde. Qu’est-ce que la réalité, sinon une construction sociale ? Qu’est-ce que le monde, sinon ce que nous en faisons ? Et que faisons-nous, sinon ce que nous avons appris de la société et tenu pour bon grâce à elle ? »

Alinsky était clairement dubitatif. Le jeune homme semblait avoir du mal à suivre.

« Il en découle que celui qui contrôle ce qu’enseigne et ce qu’estime la société contrôle les actions des hommes.

Lorsque nous parlons, nous employons des mots et des expressions. Lorsque nous regardons des films ou utilisons internet, nous voyons des images. Ces mots et ces images forgent notre compréhension du monde.  Il en découle que celui qui influence les mots et les images influence notre compréhension du monde, et donc nos actions. »

L’anon parlait d’une voix calme et ferme, accompagnant ses explications de grands gestes des mains. Il y avait quelque chose de désagréable de se tenir à proximité d’un homme armé, mais il y en avait encore plus à ne pas pouvoir observer son visage. C’était à peine si l’on pouvait distinguer ses yeux.

« Nos Anciens – les Anciens de /pol/ -, ont découvert cette vérité simple avant la victoire de l’Empereur-Dieu.  Ils ont transformés les memes en moyens de communication de masse, et donc en moyens d’influence.

– Je ne crois pas que vos « memes » fassent pleuvoir. », l’interrompit Alinsky.

«  Ce que vous seul croyez n’a que peu d’importance. », reprit l’anon sur un ton assuré. «  Ce qui compte, c’est ce que suffisamment de gens croient. Et suffisamment de gens croient à Kek. Kek vit, même si son existence n’est pas matérielle. Kek vit en chacun de ceux qui y croient. Et puisque Kek est un dieu et que Kek vit, alors la magie de Kek vit en chacun de ceux qui croient en lui. »

L’anon se tourna vers la fenêtre. Le dos de son crâne était protégé par une capuche de tissu noir accrochée au masque.

« Kek est le dieu à forme de grenouille. Sans doute pleut-il plus aujourd’hui que par le passé, lorsque Kek était moins puissant. Mais parce qu’il pleut plus, il ne vous aura pas échappé qu’il y a également plus de grenouilles. Leur présence prouve la volonté de Kek… »

L’anon se retourna vers Alinsky.

« Et contredit votre théorie du complot sur le « réchauffement climatique ». »

L’anon mima des guillemets avec ses doigts en prononçant ces derniers mots. Dans le langage de /pol/, ce signe servait aussi à signaler l’origine juive d’une idée ou d’une personne.

Alinsky se passa la main sur le visage, et répondit, visiblement frustré :

« Ecoutez monsieur… Je ne veux pas dire que c’est anti-scientifique, mais il y aurait beaucoup à vous répondre. Trop, peut-être, je ne sais pas par où commencer. D’ailleurs je ne sais même pas qui vous êtes…

– Je suis légion. », l’interrompit l’anon avec le plus grand sérieux.

« Si vous le dites… Mais, excusez-moi, mais il y a une méthode scientifique. On ne peut pas tout affirmer comme ça, il faut des preuves empiriques…

– La preuve on l’a, on sait que c’est les chinois. » rétorqua l’homme à la casquette. « C’était dans InfoWars. Ils l’ont prouvé. C’était un piège d’Hillary Clinton, pour empêcher qu’on rende sa grandeur à l’Amérique. Pas bien ! ».

L’anon porta une main à son menton et sembla considérer Alinsky un court instant, avant de demander, une pointe de malice dans la voix :

« Vous souvenez-vous d’ailleurs pourquoi l’Empereur-Dieu Trump a mis fin aux débats à propos de votre « réchauffement climatique », peu après avoir été élu ? Il me semble bien que c’était parce que ça ne permettait pas de redresser l’Amérique. »

Alinsky pâlit. Il semblait prendre conscience qu’il était allé trop loin.

« Rassurez-moi. Vous voulez rendre sa grandeur à l’Amérique, monsieur… ? »

John eut un mauvais pressentiment.

« Alinsky », répondit le directeur en bredouillant, « Paul Alinsky, des confiseries Alinsky, Alinsky Limited. Je travaille pour ce pays depuis que j’ai 19 ans, j’ai toujours voté pour le Président. Il a ma pleine confiance. Je…

– Vous en êtes sûr ? », siffla l’anon.

John chercha la poignée de son sac à dos qu’il avait déposé entre ses jambes. Il se sentait soudainement une grande envie de décamper.

Alinsky fouilla dans ses poches, visiblement nerveux. Il sortit plusieurs sachets de bonbons et cartes de visites, et en tendit une à l’anon.

« Je dirige une entreprise basée à New York », indiqua le directeur, d’une voix où se mêlaient la colère et l’hésitation. « J’ai passé une décennie à la construire. Je connais le maire d’arrondissement. Il vous assurera que je suis un bon américain. Tout le monde vous le dira.

– Il y a beaucoup de monde qui affirme être un bon américain, M. « Alinsky ». Pourtant, il semblerait que beaucoup de monde ne croit pas assez ces derniers temps. »

John jeta un regard vers la sortie du wagon. Il pouvait quitter la rame ou s’enfermer dans les toilettes, avant que ça dégénère.

« Ouais ! », ajouta l’homme à la casquette. « Trop de perdants qui rendent l’Amérique malade. Trop de globalistes. Triste. »

Il fallait juste trouver le courage de se lever et de partir.

Alinsky serra les poings et frappa mollement sur la table.

« Ecoutez, ça suffit. Je vous ai donné mon identité, je n’ai rien à me reprocher. Personne n’a rien à me reprocher, et surtout pas vous avec votre masque. D’accord ? ».

L’anon restait impassible. John sentit son cœur battre. Il fallait qu’il parte.

« Alors monsieur Légion », reprit Alinsky, énervé, en tendant le formulaire au milicien, « vous allez m’écrire un nom ici, vous allez me mettre votre adresse là, et quand vous rentrerez chez vous, vous trouverez un message du maire d’arrondissement de New York qui vous expliquera qui je suis et qui vous demandera poliment d’aller jouer à l’inquisiteur ailleurs. »

L’anon se saisit du formulaire avec une frustration visible, comme s’il était prêt à le jeter au visage de son interlocuteur. Ses yeux se posèrent sur le papier. Ils y restèrent un petit instant.

John se leva, lançant à la volée, la voix tremblante :

« Excusez-moi messieurs, il faut que j’y aille…

– John Doe de la place Barron, Washington. C’est bizarre dis donc », murmura l’anon pour lui-même. « J’ai l’impression d’avoir entendu ce nom pas plus tard qu’aujourd’hui. »

Il porta la main à sa poche et en sortit un téléphone.

John se dirigea vers la sortie en marchant aussi vite que le mince espace disponible dans le train le permettait. Un pas, deux pas, trois pas. La porte vers la rame suivante n’était plus très loin.

« HEY ! » cria une voix derrière lui.

L’anon venait de se lever et le cherchait du regard.

« REVIENS-ICI SALE SHILL ! »

John se mit à courir, ne prêtant pas attention aux passagers qui se tournaient vers lui. Il entendit un « clic » métallique à l’autre bout du wagon et se retourna. L’anon avait quitté sa place et le menaçait de son pistolet-mitrailleur. La panique s’empara du reste des passagers.

John appuya sur le bouton d’ouverture de la porte.

L’anon appuya sur la détente en hurlant.

« PRAISE KEK ! »

Une série de détonations retentit brièvement dans tout le wagon. John se plaqua contre la paroi du train en fermant les yeux, s’attendant à recevoir une balle. Rien. Il rouvrit les yeux.

Alinsky avait agrippé l’anon par derrière et avait fait dévier ses tirs. Le plafond du train était criblé de trous. Le directeur hurlait dans les oreilles du milicien.

« Mais vous êtes fou ?! Vous allez tuer des gens ! »

John resta un instant interdit, se demandant ce qu’il devait faire. Les passagers quittaient leurs sièges dans une cacophonie de cris et couraient dans sa direction.

L’anon lâcha son arme, puis décrocha un coup de coude dans le visage d’Alinsky. Le directeur recula, sonné.

John se releva.

« Sale cuck ! », jura le milicien.

L’anon tira un couteau de sa ceinture. Il se tourna vers Alinsky, encore groggy. Puis le larda de coups de couteaux en hurlant.

« KEK VULT ! »

John prit ses jambes à son coup, évitant de peu d’être piétiné par la foule. Il suivit le mouvement vers la rame suivante. La panique avait déjà gagnée les autres compartiments, qui devaient avoir entendu les coups de feu. John continua sur sa lancée. Il se rendait au dernier wagon.

Le train freina brusquement. Quelqu’un devait avoir tiré le signal d’alarme. John regarda derrière lui. Des passagers s’agitaient, sans qu’il puisse déterminer si l’anon se rapprochait de lui ou non. Il parvint à la dernière rame.

Le train était presque à l’arrêt. John se lança vers la porte de sortie latérale, priant pour qu’elle s’ouvre. Il appuya sur le bouton, paniqué.

La porte s’ouvrit.

John sauta du train sur la voie, et courut à en perdre haleine vers la forêt qui jouxtait les rails.

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