La pluie tombait encore lorsque John descendit du bus, en face de la gare. La grande façade en granit blanc restait visible au travers du brouillard, et notamment les trois grandes arcades qui servaient d’entrée. Malgré la brume, à vrai dire, le bâtiment montrait son âge. Vingt ans plus tôt, elle était encore l’Union Station. Des colonnes ioniques encadraient les arcades, et étaient elles-mêmes surmontées de statues dédiées au progrès du transport ferroviaire. Entre les statues, des textes gravés dans le granit décrivaient les bienfaits du feu, de l’électricité, de l’imagination ou des arts mécaniques. A présent, trois bâches violettes aux lettres blanches recouvraient les textes, et proclamaient tour à tour « TRUMP STATION », « MAKE AMERICA FAST AGAIN », « TRUMP INFRASTRUCTURES ».

Le fronton avait été propre, autrefois. Il était à présent recouvert de tâches grises dues à la pollution et parcouru de fissures. Une des statues avait perdu sa tête, une autre l’un de ses bras. Même les bâches étaient abîmées.

John se dirigea vers la gare, aussi lumineuse et animée que d’habitude, et se fendit un chemin entre les nombreux voyageurs attendant leur bus sous les arcades afin d’éviter la pluie.

John entra dans le hall principal et y chercha le tableau d’affichage des horaires de train. Il observa avec regret que la vaste voûte qui servait de plafond au hall avait elle aussi perdue de son allure. L’architecture restait aussi impressionnante que toujours, mais les dorures et la peinture étaient largement écaillées. Des gouttes d’eau tombaient régulièrement du plafond.

Le tableau indiquait plusieurs trains à destination de New York, et précisait l’entreprise à laquelle ils appartenaient. Puisqu’il fallait arriver ce soir à New York, le plus sûr était de prendre un train de Trump Train Ltd. Bien sûr, il existait d’autres sociétés de transport ferroviaire, mais l’essentiel du réseau ferré américain était détenu par Trump Infrastructures. On pouvait toujours monter dans les wagons d’une compagnie concurrente, mais on s’exposait alors à toutes formes de retards au départ, d’inspections techniques inattendues, de limitation de la vitesse sur les rails et autres tracasseries administratives.

Le train partirait d’ici une demi-heure.

John s’appuya contre un mur et respira profondément. Il était fatigué, et il était perdu. Il avait 45 ans passés, et c’était la première fois de sa vie qu’il rencontrait une situation pareille. Quelqu’un le suivait, si ce n’était un groupe entier, et lui voulait du mal. Pour ne rien arranger, il n’avait plus toute sa jeunesse. Il se sentait rapidement essoufflé et avait perdu l’habitude de courir. Ses gestes étaient plus maladroits que lestes, et il avait le sentiment que ses capacités de réflexion n’avaient pas réellement été mises à contribution depuis longtemps.

Bon. Il savait tout de même toujours définir des priorités. Il avait appris à garder la tête froide dans les moments dangereux. Et il s’en était déjà tiré une fois.

Que faire ?

D’abord, comprendre ce qu’il se passait. Il allait à New York, mais il y allait parce qu’il espérait une protection. Rien ne garantissait qu’il trouverait là-bas pourquoi on lui en voulait. Il lui fallait réfléchir à cela par lui-même. Et avant d’y réfléchir, il lui faudrait avoir l’esprit plus clair.

Et l’esprit plus clair, ça passait par un bon café.

John estima qu’il courait relativement peu de risques dans la gare. Quoique /pol/ lui reproche, il ne pouvait pas avoir commis un acte suffisamment grave pour que des anons soient expédiés dans toute la ville à sa recherche. Le plus probable était que quelqu’un l’ait faussement accusé d’un délit mineur, ou qu’il ait lui-même commis un délit mineur, et qu’un milicien ait été envoyé pour lui casser la figure à son domicile. Peut-être même cette histoire se terminerait-elle là s’il retournait chez lui dès à présent. Il n’y aurait probablement personne à côté de son immeuble. Il lui suffirait d’effacer les tags et de reprendre sa vie en faisant profil bas.

John sentit qu’il s’accrochait à une illusion. Il semblait probable que cette affaire puisse finir là, tout comme il semblait improbable qu’elle ait commencée.

Et il n’aimait pas l’idée d’avoir à faire profil bas, de baisser la tête dans la rue pour ne pas être reconnu, de ne pas s’exprimer trop fort ou avec des opinions trop tranchées. Ce n’était pas à quelques ratés sadiques de lui dire comment mener sa vie. A vrai dire, il avait même légèrement honte d’avoir envisagé de se laisser faire. Il irait à New York et résoudrait cette affaire.

Cela étant, les ratés sadiques en question étaient armés. John se dit qu’il courait moins de risques dans la galerie marchande que dans le hall. Même si son poursuivant débarquait ici, il ne fouillerait pas chaque boutique.

John reprit son chemin, observant au passage la foule qui s’affairait à l’intérieur de la gare. Très certainement, la foule avait changée en 25 ans. Il n’y avait plus de sénateurs, d’ambassadeurs, de PDGs, de fonctionnaires ou même de touristes quittant leurs trains à toute vitesse pour rejoindre leurs bureaux ou leurs transports. Il y avait, en revanche, des militaires. Eux aussi étaient équipés de treillis kaki, de fusils d’assaut et de chiens d’attaque muselés, mais on les distinguait facilement de la police grâce à leurs casquettes qui portaient l’inscription « Make America Strong Again ». La même chose valait pour le service de sécurité de la Trump Organization, qui portait une casquette avec une sobre mention « Trump ».

La galerie marchande avait connue des jours meilleurs. Un bon tiers des boutiques étaient fermées, un second tiers était crasseux et en désordre, et le dernier tiers appartenait, sous une forme ou sous une autre, à une filiale de la Trump Organization.

Comme de rigueur. Peu à peu, toute l’Amérique y venait. La « restauration de l’Etat » initiée en 2017 avait en fait débouchée sur l’éclatement de la structure publique fédérale. Des départements et des agences d’Etat avaient été privatisés, et acquis par le groupe Trump ou une par une entreprise prête-nom pour une bouchée de pain. Les dignitaires étrangers avaient été invités moins qu’amicalement à séjourner dans les hôtels Trump. Les nouveaux projets ferroviaires, la rénovation des routes, la construction du Great Trump Wall, en somme la plupart des grands travaux publics, avaient été confiés à la Trump Organization. Puis, avec ces immenses réserves de fonds et ses appuis gouvernementaux, l’empire Trump avait progressivement affaibli puis avalé d’autres entreprises privées. Il ne se passait pas un mois sans que la Trump Organization rachète une société dans quelque coin du pays. John savait que, tôt ou tard, la sienne aussi serait rattachée au groupe du Président – ou, au pire, serait acculée à la faillite. Son patron le savait. Tout le monde le savait. Et il n’existait plus de Commission Fédérale du Commerce pour s’en émouvoir.

John s’assit dans un café d’apparence quelconque dont les fenêtres donnaient sur les chemins de fer. L’endroit était propre, raisonnablement éclairé et chaud. Cela lui fit du bien.

Il jeta un regard au dehors. Un train quittait poussivement la gare vers une destination perdue dans la brume. D’autres attendaient sur le quai, des voyageurs y entrant ou en sortant. D’autres enfin, rouillaient, abandonnés le long de la voie ferrée. Là comme ailleurs, le grand tournant de 2017 avait fait ses victimes. Amtrak n’était plus depuis vingt ans. La société quasi publique qui gérait la plus grande partie des transports ferroviaires américains était accusée d’inefficacité et de coûter cher au contribuable, mais elle fonctionnait tant bien que mal. Rien ne l’avait véritablement remplacée après son démantèlement. Les trains Trump que la publicité présentait comme « Brand New ! » et « Unbelievably fast ! » n’étaient que des vieux trains Acela auxquels on avait passé un coup de peinture et l’infrastructure n’était entretenue qu’au strict minimum. Quant aux compagnies concurrentes, elles avaient à peine de quoi payer leur personnel – il n’était même pas la peine de les imaginer effectuer des investissements.

John savoura une gorgée de café et tourna son attention vers la télévision installée dans le magasin, branchée sur la chaîne d’Infowars. Elle retransmettait un enterrement ayant eu lieu dans la journée.

L’enterrement du général Mike Flynn.

John se souvint que sa mort avait été annoncée quelques jours auparavant. Flynn avait été un rouage important de l’administration Trump. Lieutenant-Général à la retraite, il avait servi comme conseiller militaire pour le Président avant d’être réintégré dans l’armée pour partir diriger la guerre en Eurabie, sur le front d’Israël. Il avait définitivement pris sa retraite il y a quelques années, mais il était normal qu’un homme aussi important eut droit à un hommage national.

Le présentateur à la tribune rappelait les exploits du général. La caméra alternait entre lui et l’assistance, parmi laquelle John put discerner, au premier rang, un autre pilier du gouvernement : Stephen Bannon, conseiller du Président. Il était normal qu’il rende hommage à un homme avec qui il avait tant travaillé, et depuis si longtemps. Lui aussi, accusait son âge. Un peu comme tout le reste. Comme le métro de Washington. Comme la gare Trump. Comme les trains Acela, et même l’équipement des militaires. Physiquement diminué, Bannon était ridé, ses cheveux blancs et sa barbe éparse. Il plissait des yeux pour bien voir la scène.

Le présentateur annonça que le Great President lui-même s’apprêtait à intervenir en mémoire du général. Bien sûr, le Président n’était pas sur place. Il s’exprimerait depuis la Trump Tower, et son discours serait retransmis par les haut-parleurs installés pour l’occasion dans le cimetière.

John se fit la réflexion qu’il n’avait pas vu le Président en personne à un évènement en dehors de la Trump Tower depuis des années. Son collègue de travail qui se moquait de la guerre avec l’Eurabie croyait que Trump était mort depuis longtemps et que son ancienne garde rapprochée tirait les ficelles en son nom. Bien sûr, il y avait des images qui étaient montrées à la télévision, et des photographies imprimées dans les journaux, mais il pouvait s’agir d’anciennes images réutilisées.

Le Président, ou celui qui jouait son rôle, commença son discours. Sa voix résonnait comme depuis 25 ans, pleine d’énergie et omniprésente. Pas un jour ne passait sans que les citoyens américains ne l’entendent pour une raison ou l’autre.

« General Mike Flynn… », commença-t-il, avant une courte pause. « So sad, so sad. »

« Great general, terrific general, one of the best. He did great things, that’s why I chose him. I only choose the best. Believe me. I only choose the best, and that’s why we won. That’s why we won against Crooked Hillary and the whole establishment, remember ? I said they didn’t picked people for their abilities but for their political connections. I said I would get the best people, honestly, I want the best negotiators. I want the best generals. I want the greatest minds. And this is why they elected us. This is why the people elected us, because the people get it. The people didn’t want Crooked Hillarys’ swamp of corruption anymore.”

Le Président en revenait à sa campagne de 2016. Il y revenait toujours.

« Because everyone agrees that I only pick the best. That’s how I turned my company, small company, into a tremendous, huge company, okay ? That’s how I do. That’s how I do. And that’s what I did for America, and that’s what I’m going to do. So great. We’re going to make America so great again. And remember that folks, because the establishment didn’t want that. They didn’t want to make America great again. They were afraid to make America great again. They didn’t want to drain the swamp. They didn’t want to build the Wall. They didn’t want to bring back jobs. But we won. And we destroyed the establishment, isn’t it folks ? It’s true. It’s true.

So we made America great again, and we gonna keep making America great again. And… for the military. We have to thank General Flynn. He did a tremendous job, and we’re all very proud of him. Great guy. He wanted a strong America, with a strong military. That’s what we’re going to do. We’re gonna be building up our military, we’re gonna make our military so big and so strong and so great, and it will be so powerful that nobody’s gonna mess with us, that I can tell you. Remember. So strong. And the establishment didn’t want that. That’s why we won easily. That’s why I defeated them, and I’m going to keep defeating them, okay ? Because that’s what we want. We don’t want the establishment anymore. We don’t. We want to make America great again.”

Le discours s’acheva sur cette phrase, qui fut suivie d’applaudissements nourris. La caméra fit le tour de l’assistance, tandis que démarrait l’hymne national.

John se demanda si le Président était encore vivant, ou si toutes ces paroles n’étaient que des extraits de discours antérieurs ressortis et mélangés pour l’occasion. S’il y avait quelqu’un dans un studio de la Trump Tower chargé de rédiger de nouveaux discours à partir des audios déjà existants. Et si c’était le cas, qui avait pris la tête du pays ? Son collègue considérait que c’était Bannon, puisqu’il avait toujours eu le plus d’influence auprès du Président.

John regarda à nouveau l’écran. Bannon était vieux, mais on percevait toujours de l’intelligence derrière son regard. Il exerçait au minimum un rôle conséquent dans la direction de l’Amérique depuis 25 ans. Qu’est-ce qu’il pouvait bien en penser ? Etait-il fier de ce qu’il en avait fait ? Considérait-il qu’elle était mieux aujourd’hui qu’hier ? Qu’il valait mieux les rues abandonnées, les services publics défectueux et les infrastructures croulantes que le règne de l’establishment ?

En même temps, John ne pouvait pas donner du tort au Président. Personne n’aimait l’establishment. Tous ceux qui avaient connus son époque s’en souvenaient. Alors, c’étaient les usines des territoires industriels qui étaient abandonnées et rouillaient le long des routes. Et sur leur malheur, c’étaient les riches bourgeois des côtes qui prospéraient. Sur le malheur de leurs compatriotes américains. Vivre, à l’époque, pour l’américain moyen, c’était vivre méprisé par l’establishment. Se sentir accusé et insulté en ouvrant un journal. Se sentir rejeté dans son propre pays. Le Président avait mis fin à tout ça. Quoiqu’il ait fait pendant ces 25 dernières années, John avait enfin eu l’impression qu’il y avait quelqu’un au sommet de l’Etat qui était avec lui. Quelqu’un qui répliquait en son nom aux attaques quotidiennes moralisatrices des médias. Quelqu’un qui avait tenté de faire rouvrir les usines de Pennsylvanie. Quelqu’un, en somme, qui pensait à lui.

Il regarda à nouveau à travers la fenêtre. La lumière d’un des lampadaires qui éclairait les lignes de chemin de fer clignotait.

Il se souvint des échanges que tenaient encore les spécialistes du contre-terrorisme au début des années 2000. Ils considéraient qu’un bon moyen de déterminer la date d’enregistrement d’un message audio d’un chef terroriste était de comparer les éléments commentés dans l’enregistrement avec l’actualité. Clairement, le message du Président ne traitait même pas directement de la mort du général Flynn.

Mais en avait-il jamais été autrement ? Il avait du mal à se souvenir de discours, même lors du premier mandat du Président, où celui-ci ne s’en prenait pas à ses adversaires, y compris à ses anciens adversaires. Les anciens médias – ceux qui n’existaient plus à présent -, les anciens candidats aux élections présidentielles – ceux qui étaient morts ou en prison -, les anciens lobbyistes – ceux qui avaient fui le pays -, les anciens milliardaires – ceux qui avaient été dépossédés de leurs biens. Tous étaient verbalement et régulièrement étrillés depuis 25 ans.

Mais ensuite quoi ?

Toutes ses connaissances s’étaient réjouies de voir CNN fermer. Lui aussi.

Toutes ses connaissances avaient approuvés la confiscation des biens de George Soros. Lui pas moins que les autres.

Tout le monde avait approuvé que le Président torde le bras aux grandes entreprises pour qu’elles rouvrent des usines en Pennsylvanie et au Wisconsin, et lui idem.

Mais maintenant ? Maintenant qu’il ne restait plus rien de tout ça ? Maintenant que les usines avaient à nouveau fermées et que tous les anciens membres de l’establishment avait disparu de l’espace public ?

Maintenant il n’y avait plus rien. Le pays tout entier rouillait. Pas juste les trains et les infrastructures. Les gens aussi. C’était ça, au fond. Tout le monde détestait l’establishment, et avait décidé de lui filer une bonne claque. De le renverser. Tout le monde avait applaudi. Personne n’avait pensé à ce qui se passerait après. On avait juste souri à leurs malheurs, on en avait demandé plus, comme une sorte de spirale régressive. Ça avait suffi, au début. Maintenant, on ne savait plus quoi faire. L’establishment était parti, en fait. Le Président avait tenu parole. Il les avait tous mis dehors, et quinze ans plus tard on continuait à livrer les mêmes vieilles batailles contre un ennemi déjà disparu.

On avait méprisé jusqu’au trésor de guerre. C’était terrible à dire. Encore cinq ans à ce rythme et Washington serait paralysée. Les rames de métro ne démarreraient plus. Les routes seraient impraticables. Les bus à la casse. Même l’Etat n’existait plus. Il n’y avait plus de police, il n’y avait plus d’armée, il n’y avait même pas de force de sécurité de la Trump Organization. Il y avait des milices aux allégeances diverses et aux noms différents, dont personne ne comprenait trop l’organisation y compris au sommet. Il n’y avait plus de départements d’Etat, mais il y avait des filiales de la Trump Organization qui fonctionnaient comme des départements d’Etat, seulement en moins bien. On cachait les dysfonctionnements de plus en plus colossaux sous des couches de peinture et des nouveaux noms. Un jour ça craquerait. Alors ce serait fini.

C’était peut-être pour ça, /pol/. Pour ça qu’ils existaient toujours. Ils étaient les derniers à avoir un espoir et un but. Eux, et peut-être quelqu’un dans la Trump Tower.

John contempla un instant la tasse de café vide avec laquelle il jouait machinalement, puis l’heure affichée sur la télévision.

Il était l’heure de prendre le train pour New York.

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