John eut la sensation que le sol se dérobait sous ses pieds. Il n’avait jamais eu affaire à /pol/ personnellement. Il s’en était toujours tenu à distance. Il connaissait des gens qui avaient eu affaire à /pol/. Il avait même connu quelqu’un qui en faisait partie. Et c’est justement pour ça qu’il avait tenu à en rester loin.

De ce qu’il en avait compris, le mouvement avait commencé en 2003 comme un regroupement de geeks, nerds ou autres types de marginaux, sur un forum nommé 4chan. Pendant 12 ans, les 4channers avaient formés un groupe nombreux, agité et bruyant, qui se contentait de s’amuser plus ou moins paisiblement sur Internet – lançant, au mieux, des modes amusantes, au pire des attaques informatiques in fine relativement bénignes. Puis, en 2015, les choses avaient changées. Pour une raison obscure, peut-être parce qu’ils avaient enfin trouvés la figure paternelle qui leur manquait, une grande partie des participants de 4chan s’étaient trouvés fascinés par la candidature de celui qui allait devenir le Great President. Ces adolescents attardés qui passaient leur vie devant leur écran, ces reclus qui habitaient dans la cave de leurs parents à 30 ans passés, ces ermites involontaires en bas de l’échelle sociale qui détestaient les « normies » et ne parlaient guère qu’à leurs confrères en ligne, avaient trouvés quelqu’un à leur image, ou du moins le pensaient-ils.

Le futur Great President ne respectait pas les conventions. Comme eux, il insultait tous ceux qu’il n’aimait pas. Et comme eux, il aimait peu de monde. Il n’aimait pas les faibles. Il n’aimait pas le désordre. Et il allait rendre l’Amérique grande à nouveau.

Il ne fallut que quelques mois pour que les 4channers soient massivement conquis par celui qui n’était encore qu’un candidat parmi d’autres. Le site devint le principal point de ralliement des supporters de M. Trump en ligne, au travers de /pol/, son sous-forum politique, et ses divers satellites ailleurs sur Internet. Des supporters beaucoup plus virulents et motivés que ceux qui se contentaient de se rendre en meeting ou d’acheter une casquette Make America Great Again. Les dizaines, centaines de milliers d’utilisateurs anonymes de /pol/ jouèrent un rôle critique dans la défaite de Crooked Hillary. Ils servirent de caisse de résonance pour tous les outrages, toutes les protestations et toutes les théories absurdes qui circulaient sur Internet. Ils enquêtèrent sur les scandales qui entouraient la candidate Démocrate et forcèrent la lying press à couvrir leurs trouvailles. C’est en partie grâce à eux que le Great President pu l’emporter.

Mais ce ne fut que le début. Leur enthousiasme ne diminua pas après la prise de fonction du Président. Ils soutinrent avec ardeur la construction du Great Trump Wall à la frontière avec le Mexique. Organisèrent des collectes de fonds pour les groupes de soutien au Président. Révélèrent, en coopération avec Breitbart News et InfoWars, les réseaux pédophiles que dirigeaient les élites globalistes corrompues. Ce ne fut qu’après quelques années au cours du premier mandat du Great President que les /pol/acks, comme ils s’appelaient, sortirent dans la rue. C’était à l’époque des Troubles. Lors des grandes manifestations violentes dans les villes américaines contre le Président. Lors des assauts menés par des groupes militants contre le Mur encore en chantier. Lors des velléités de sécession de la Californie. L’armée, d’abord, était occupée. Elle était en Irak, elle était en Israël – déjà ! -, elle était rétive à la tâche du maintien de l’ordre, alors que les feux du conflit civil s’allumaient.

John se souvenait bien de cette période. Plus rien n’avait été pareil après. Deux parts de l’Amérique étaient à couteaux tirés. Ceux qui voulaient rendre sa grandeur à l’Amérique, et les autres. Lui avait vécu dans une partie du pays épargnée par les affrontements, les attentats, les combats parfois, mais il avait assisté au même phénomène. La formation de milices pour assurer la sécurité des villages. Et parmi elles, les militants de /pol/ qui n’étaient pas trop gros ou trop socialement dysfonctionnels pour sortir de leurs caves et brandir un fusil.

L’organisation pèse beaucoup en temps de conflit, plus que l’entraînement ou l’équipement. /pol/ avait ça. Ils avaient le nombre aussi, et la motivation. Pour beaucoup d’entre eux, c’était l’occasion de faire le tri. Virer les shills et les cucks, nettoyer le pays des globalistes, rendre la côte Ouest et les villes aux vrais américains, dégager les obstacles qui empêchaient de rendre l’Amérique grande à nouveau. Avec quelques milliers d’individus qui se coordonnaient sur tout le territoire, ils devinrent un auxiliaire beaucoup plus pratique pour l’armée que les centaines de petits groupes de rednecks. Mais une fois les Troubles terminés, une fois le Great President réélu, ils ne rentrèrent pas dans leurs caves.

Et à présent, c’était lui qu’ils considéraient comme un obstacle.

Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait bien pu faire ? Il était un bon américain. Il respectait la loi et l’ordre. Il travaillait dur et ne disait jamais un mot contre le Président. Peut-être les /pol/acks lui reprochaient-t-il des choses qu’il n’avait pas fait, ou pas assez. Oui, il n’y avait aucune loi qui obligeait les gens à militer pour le Président, aucune force de police qui pressait pour l’enrôlement dans les milices ou le don de ses biens à la Trump Organization… Mais il y avait /pol/. Ils étaient les « Gardiens de la Révolution ». Ils pouvaient lui en vouloir pour n’importe quoi. Ils pouvaient ne pas s’arrêter là. John connaissait quelqu’un qui s’était fait embarquer par des Anons un soir en rentrant chez lui et…

Non, non. Allons. Il n’y avait probablement rien d’aussi grave cette fois. Il lui fallait retrouver ses esprits. C’était sans doute l’œuvre d’une cellule locale, par quelques miliciens qui s’ennuyaient. Il lui suffisait de se rendre à leur siège local et de s’expliquer un peu. Il n’était pas un mauvais américain. Il ne risquait rien, tant qu’il reconnaissait ses fautes.

Il contempla à nouveau les tags sur sa porte et sentit quelques gouttes de sueur perler sur son front. Peut-être que /pol/ considérait qu’il avait fait quelque chose de grave. Ou peut-être que quelqu’un l’avait dénoncé pour lui nuire, auquel cas il risquait de se précipiter dans la gueule du loup. Ou peut-être…

Non, non. Allez, allez, il fallait se ressaisir. Il était un bon américain. Il respectait la loi, il aimait son pays. Un bon américain. Il avait voté pour le Président en 2016. Fidèle dès la première heure.

Il pouvait se rendre au siège de /pol/ dès ce soir. Il n’était même pas 18 heures 30, et leurs locaux devaient fermer assez tard. Mieux valait régler ça tout de suite.

John s’approcha de l’escalier. Il ne connaissait personne qui appartenait à /pol/. Il n’avait jamais parlé aux membres qu’il avait croisés. Enfin, si, il connaissait quelqu’un, mais c’était il y a longtemps, et il avait déménagé à New York. Il participait à 4chan depuis bien avant les Troubles et était devenu un prêtre dans l’organisation, ou quelque chose comme ça. Un homme à deux visages. John lui avait souhaité un joyeux Noël l’an dernier. Il se souvenait sans doute encore de lui. Ce n’était pas si loin, New York…

Si, c’était loin. Trois heures et demies de train, et encore s’il n’y avait pas de défaillance. Mais on était un vendredi soir. Il pouvait faire l’aller aujourd’hui, revenir samedi ou dimanche, être à son poste de travail lundi. Mais New York…

Il avait été à New York avant. Il avait longuement visité la ville avant la première élection du Great President. Il l’avait visité pendant son premier mandat, avant les Troubles, et déjà l’atmosphère y avait changée. Aujourd’hui, la ville devait avoir été complètement refaite. Elle était probablement sortie grandie des affrontements. La Trump Tower devait avoir gagnée encore au moins 20 étages.

Mais New York c’était loin. Le siège de /pol/ à Washington se trouvait tout de même plus près. Ce n’était pas la peine de se lancer dans toute une aventure. Un peu de courage et de bon sens devraient suffire. Il ne risquait rien.

Rien.

John redescendit lentement les marches, le ventre serré. Il se disait qu’il était un bon américain. Qu’il allait demander des explications. Pourtant, il ne parvenait pas à se cacher que c’était à lui qu’on allait demander des explications.

Les marches craquèrent sous ses pieds à la descente comme à la montée. Dehors le bruit de la pluie s’était fait plus faible. Il entendait quelques voitures traverser les rues.

Péniblement, il parvint au bas de l’escalier. Sortit sa clef. Ouvra la porte puis la referma. Quitta la place Barron Trump pour redescendre l’avenue Ivanka Trump. Recroisa le kiosque à journaux au coin de la rue Bannon.

Ce n’est qu’arrivé aux alentours du parc de la Maison Blanche qu’il se rendit compte qu’il était suivi.

————– *** —————-

Il n’y avait pas grand monde dans les rues, et il était possible que l’individu qui le suivait ait juste souhaité se rendre au métro comme lui. Un élément, cependant, le trahissait : il portait un masque de Guy Fawkes.

John en frémit. Les membres de /pol/ se répartissaient en ordres, restaient anonymes et portaient tous des masques dès lors qu’ils adhérent à l’organisation. Ceux avec les masques de Guy Fawkes étaient les « Anons ». Les miliciens.

Engoncé dans un imperméable et un chapeau beiges, l’anon marchait plus vite que lui. A ce rythme, il l’aurait bientôt rattrapé.

La présence du /pol/ack le terrifia. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Pourquoi ne pas l’avoir arrêté à la sortie de l’immeuble ? Pourquoi le suivre, tout simplement, alors que les avertissements étaient clairs ?

John se rappela de ce qu’on lui avait raconté. Des gens qui se faisaient agresser après que leurs appartements aient été recouverts de graffitis. Des cocktails Molotov jetés au travers des vitres pendant la nuit. Des barres de fer rencontrant à grande vitesse des mâchoires dans une ruelle sombre.

Il déglutit péniblement. L’anon se rapprochait.

John accéléra la cadence. Inutile de chercher la police. Les deux groupes s’appréciaient mutuellement et détournaient le regard des affaires de l’autre.

Il pensa s’arrêter pour parler avec l’anon. Il s’imagina aussitôt recevant un coup de couteau dans la jambe en guise de leçon.

Se rendre au QG local de /pol/ était hors de question.

L’anon marchait à présent plus vite. John sentit son cœur battre plus fort et poursuivit à grandes enjambées. New York, il devait filer à New York. Il devait filer de suite.

John distingua à peu près la bouche d’entrée de la station de métro Donald II devant lui. Il regarda brièvement par-dessus son épaule. La pluie se remettait à tomber avec une grande intensité. L’anon était à environ 10 mètres derrière lui.

John poursuivit sa marche à grands pas. Il supposa, à raison, que l’anon ne prendrait pas le risque de le rattraper en courant sur le marbre trempé du square Kellyanne. Et, une fois arrivé aux marches de la station, dévala l’escalier quatre à quatre. Il entra dans le court tunnel qui menait au quai du métro à proprement parler, et courut à en perdre haleine.

Il atteignit rapidement le quai. La station semblait déjà vieille alors qu’elle n’avait été inaugurée qu’une décennie auparavant. Des fissures apparaissaient sur ses murs gris, mal recouvertes par des bannières proclamant « Make America Fast Again », vantant un produit de la Trump Organization ou représentant des portraits du Président.

John bouscula les quelques usagers qui patientaient devant le métro. Comme il l’espérait, une rame était à quai, portes grandes ouvertes. Et elle était bloquée pour une durée encore indéfinie.

John ignora la rame et traversa le quai à toute vitesse. Au lieu d’entrer dans le métro, il emprunta la seconde sortie.

A bout de souffle, John grimpa les marches qui menaient vers la rue Ann Coulter. Incapable de poursuivre plus longtemps, il s’arrêta en haut de l’escalier pour un temps qui lui sembla infiniment trop long. Le dos appuyé contre un mur, le cœur battant, il jeta un œil vers le bout du quai qu’il apercevait encore. L’anon n’apparut pas. Il devait fouiller la rame de métro.

Au prix d’un pénible effort, John se traîna dans la rue loin de la sortie. Il se dirigeait vers la station de bus la plus proche. De là, il pourrait gagner la Gare Trump.

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