Il était 17 heures 36 quand John Doe sorti de la station de métro Donald II, Washington DC, en face des restes de la Maison Blanche. Le Square Kellyanne était désert, comme à chaque fois. La grande étendue de marbre blanc, déjà sali par le temps et l’absence d’entretien, était moins agréable à parcourir que la pelouse du parc Lafayette d’antan, et la pluie battante qui tombait rendait le sol glissant. Mais au moins le métro lui permettait-il de rentrer plus vite chez lui.

John traversa le square en direction de la Maison Blanche, passant l’Avenue du 9 Novembre 2016 qui séparait le vieux bâtiment de son ancien parc. Il songea à couper à travers l’ancien parc présidentiel abandonné, mais il aperçut des policiers en longer les grilles. Ils étaient faciles à reconnaître, avec leur treillis kaki, leurs fusils d’assaut, leurs chiens tenus en laisse, et leurs casquettes rouges portant l’inscription en lettres blanches « Make America Safe Again ».

John ignorait ce qu’ils protégeaient encore dans la vieille Maison Blanche délabrée, mais des policiers patrouillaient de temps à autre à proximité, et les portes et fenêtres de l’édifice avaient toutes été scellées. Le Great President ne s’était jamais installé dans la Maison Blanche après sa victoire, ce qui impliquait qu’il ne cherchait pas à y dissimuler des choses lui ayant appartenues. Des rumeurs persistantes insinuaient que le Great President lui-même avait demandé à ce que le bâtiment soit fouillé de fond en comble pour trouver des informations concernant les aliens de la Zone 51, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy ou le trésor des Templiers. Quelques journaux y avaient accordés une Une au fil des ans, mais rien de concluant n’en était ressorti.

John dût se résoudre à faire le tour du parc. De toute façon il n’aimait pas y passer. Les arbres étaient morts ou en train de mourir, la pelouse poussait anarchiquement, la fontaine ne fonctionnait plus et le terrain de golf était recouvert de ronces. Seule la statue du Great President était entretenue de temps en temps. Le Great President n’avait jamais accordé d’intérêt à cet endroit. Il restait dans la Trump Tower depuis sa victoire, vingt-cinq ans auparavant. De là-haut, depuis le plus haut bâtiment de New York, il pouvait embrasser son pays du regard.

John traversa la Rue Lewandoski et l’Avenue Farage. Le gris anthracite des nuages répondait au gris sale des murs des bâtiments, et au gris béton du trottoir, de la même manière que les quelques rayons de soleil occasionnels qui perçaient entre deux nuages renvoyaient aux trous dans la route et aux façades en ruines qu’il dépassait de temps en temps. Au moins les voitures immobilisées, même en mauvais état, étaient-elles rapidement enlevées par la fourrière. L’Etat nationalisait tout véhicule mal garé, ou ayant dépassé le temps de stationnement autorisé. Ce qu’il faisait de ces véhicules, on l’ignorait. Certains disaient que le métal recyclé était utilisé pour les munitions des GI envoyés combattre en Eurabie, mais John ne savait quelle crédibilité accorder à ces racontars. La guerre elle-même, il ne savait qu’en penser. Un collègue de travail plaisantait souvent, quand il n’y avait pas trop de monde à proximité, en rappelant que « Nous avons toujours été en guerre avec l’Eurabie ». Ca faisait déjà près de quinze ans, et l’Amérique ne semblait pas en voir la fin.

L’actualité, justement. Le kiosque à journaux à l’angle de la Rue Bannon était encore ouvert. John s’arrêta pour observer les titres. Il avait quelques dollars à dépenser pour une fois. Le prix du blé était resté stable ce mois-ci, et il lui restait un peu d’argent de côté après avoir payé son loyer et ses impôts.

La presse allait mal, surtout depuis quinze ans, quand le Anti-dishonest and -lying media Act avait été promulgué. John était assez vieux pour se souvenir de l’époque où les Etats-Unis comptaient plus de titres de presse à eux seuls que l’Union Européenne toute entière. A présent, la compétition s’était resserrée entre quelques titres. Les médias les plus favorables au Président expliquaient que la presse avait moins d’intérêt pour les américains maintenant que la vérité sortait de la bouche du gouvernement.

Breitbart News, le principal journal généraliste du pays, titrait comme chaque jour sur le dernier discours de Donald Trump. En photo grand format, le Great President affichait un sourire jusqu’aux oreilles. Il avait à peine pris quelques rides depuis 2016. Les commentateurs politiques expliquaient que le Président n’était pas encore fatigué de gagner, et qu’il ne voulait simplement pas vieillir. La deuxième information affichée à la Une de Breitbart News concernait le retour de son ancien dirigeant, Stephen K. Bannon, au sein du journal. Bannon était resté un proche conseiller du Président pendant que son journal florissait, mais Breitbart était depuis quelques mois talonné par InfoWars, dont le tirage atteignait presque le sien. Bannon devait vouloir reprendre les rênes. La photo le montrait vieilli, toujours mal rasé, et décoré d’un nombre important de médailles.

InfoWars était resté depuis quinze ans le principal concurrent de Breitbart. Breitbart l’accusait de verser un peu trop dans le sensationnalisme. InfoWars répondait qu’il ne s’interdisait pas de toucher aux sujets les plus sensibles. Sur la couverture, Alex Jones, le rondouillard fondateur du journal et ami du Président, présentait sa dernière panoplie de vêtements en aluminium protégeant des malédictions de la « Crooked Sorcière de l’Est ». La « Sorcière de l’Est » était le surnom dont InfoWars affublait Hillary Clinton depuis quelques mois. Jones diffusait en effet une série de reportages qui lui avait permis de réunir une audience presque égale à celle de Breitbart et qui révélaient qu’Hillary Clinton s’était réfugiée en Eurabie. Là-bas, elle priait Moloch dans des rituels occultes pour qu’il maudisse les Etats-Unis. John croyait se souvenir qu’Hillary Clinton avait été emprisonnée en 2032, mais cela faisait déjà près d’une décennie.

La presse généraliste se montrait fiable, selon les nouveaux standards de la presse américaine, mais John la trouvait toujours insuffisante. Il y préférait la presse d’investigation, représentée désormais par le National Enquirer – un des journaux favoris du Président, le premier à avoir révélé les liens entre le père de Ted Cruz et le tueur de Kennedy. La presse la plus sérieuse se restreignait à présent au New York Post, devenu depuis son dernier numéro le Trump Tower Post. Le journal avait toujours été favorable au Président, même pendant la première campagne de 2016. Il n’était pas étonnant qu’il continue à le soutenir. L’éditorial prenait tout de même la peine d’insister sur le maintien de l’indépendance du journal.

John acheta les derniers numéros du Post et de l’Enquirer. L’Enquirer proposait un reportage grand format sur la guerre en Eurabie et le jeu trouble de la Chine. A en croire la presse, la Chine avait perdu beaucoup de pouvoir et d’influence depuis l’ascension du Great President, mais elle restait un adversaire important. Le Trump Tower Post s’interrogeait à propos d’un éventuel 8ème mandat du Président Trump à la suite des élections de 2044. Le Président, expliquait-il, avait été déçu par son score de 99,4% des voix obtenu en 2040. Après tout ce qu’il avait fait pour rendre leur grandeur aux Etats-Unis d’Amérique, il estimait ce soutien insuffisant. Les américains avaient déçu leur Président.

John emprunta la rue Paul Manafort puis l’avenue Ivanka Trump. Il y avait un peu plus de monde dans ce qui faisait office à présent de centre-ville. Quelques usagers du métro en panne devant marcher sous la pluie, quelques habitants rentrant dans leurs demeures tombant en morceaux. Lui-même était presque arrivé à son domicile. Dans un sens, il n’aurait jamais pu imaginer cela trente ans auparavant. Un simple employé comme lui habitant à Washington DC. C’est que le Président avait tenu parole : il avait « Drain the Swamp », asséché le marais de la corruption qui rongeait l’Amérique. Après avoir snobé la Maison Blanche, transformé plusieurs départements d’Etats en filiales de la Trump Organization siégeant à New York et dissout le Congrès, le Président avait coupé les vannes de l’argent et du lobbying qui gangrenaient DC. La ville s’était vidée de ses anciennes élites – parfois, la police les avaient évacuées de force. Aujourd’hui, l’américain moyen pouvait y vivre. Et la ville n’était pas totalement morte : il y avait des usines à la périphérie, des commerces en centre-ville.

L’Usine Métallurgique Trump et la Raffinerie Trump Oil, filiales de la Trump Organization, faisaient la fierté des cols bleus de Washington DC. La chaîne de boutiques de mode Ivanka Trump, l’agence immobilière Eric Trump et les distributeurs de logiciels informatiques Barron Trump possédaient tous des sièges régionaux dans la ville. Il y avait de l’emploi.

John envisagea de se rendre au Walmart local – une petite boutique en perte de vitesse – pour s’acheter à manger, mais estima qu’il avait fait suffisamment de provisions en quittant le travail. Au Trump Store qui jouxtait sa petite entreprise, il s’était acheté pour une semaine de Trump Steaks. Sur l’emballage de ce qui promettait d’être un met digne des plus grands restaurants, un dessin cartoonesque du Président expliquait que « When it comes to steaks, I’ve just raised the stakes ! Believe me ! ».

John leva les yeux en entendant le bruit du tank roulant lentement sur l’avenue Ivanka Trump. Rien d’inhabituel. Tout simplement, une patrouille de police descendait la rue en sens inverse et allait le croiser. Mais il savait qu’il ne se ferait jamais à ces engins. Le char, massif, était orné sur ses flancs d’un T doré sur fond blanc et rouge. Il y avait encore cinq ans à peine, la police se contentait de parcourir la ville avec des fourgons blindés et des mitrailleuses, et la population ne se sentait pas moins en sécurité. En lui donnant des chars, le Président en faisait trop.

Le bruit des chenilles fut peu à peu couvert par un écho d’abord distant, puis de plus en plus proche. John leva les yeux au ciel. Par agacement autant que pour voir le dirigeable. Il était presque arrivé chez lui, au 14 Place Barron Trump, et il serait bientôt au sec, au chaud et au calme. Mais il devrait supporter la voix sortant des hauts parleurs pendant les derniers mètres.

La large silhouette du dirigeable se détachait assez nettement des toits érodés des immeubles de la ville et des nuages gris. Les flancs et l’avant du ballon étaient ornés d’un grand T noir entouré de rouge. Sous la cabine, des haut-parleurs grésillant retransmettaient le dernier discours du Great President.

« You’re gonna be so proud of your President. », commença la voix, qui semblait toujours aussi pleine d’énergie depuis vingt-cinq ans.

« You’re gonna be so proud of your country. », assura-t-elle.

John ne supportait pas ces retransmissions. Les discours du Président étaient déjà distribués à tous les travailleurs de l’Amérique en chaque début de matinée, et il ne souhaitait lui-même rien d’autre que le calme après avoir essuyé les défaillances éreintantes du métro.

« You’re gonna be so proud of your country », insista la voix, à chaque mot plus forte à mesure que se rapprochait le dirigeable, « because we gonna turn it around, and we gonna start winning again. ».

“We gonna win so much.”

John était à présent arrivé à la Place Barron Trump. Il lui restait juste à la traverser, et il serait dans son immeuble –  ou du moins, ce qui était communément appelé un immeuble, mais ce qui distinguait un immeuble d’un tas de cailloux n’était plus très clair depuis vingt cinq ans.

« We gonna win at every level », ajouta la voix, avec une pointe d’excitation dans la voix.

« We gonna win economically.

We gonna win with the economy.

We gonna win with the military !

We gonna win with healthcare and for our veterans !

We gonna win with. EVERY! SINGLE ! FACET !”

Le Great President avait le cœur à l’ouvrage. Il était pleinement investi dans son discours. John ne voyait pas la scène, mais il se le représentait devant son micro, à quelques centaines de kilomètres de là, dans le hall de la Trump Tower devant un parterre de caméras, agitant ses bras aussi fort qu’il appuyait sur chacun de ses mots.

« We gonna win so much, YOU MAY EVEN GET TIRED OF WINNING ! »

John traversa la rue. Il était fatigué.

« AND YOU’LL SAY, PLEASE, IT’S TOO MUCH WINNING, WE CAN’T TAKE IT ANYMORE, MR. PRESIDENT, IT’S TOO MUCH !”

John arriva devant ce qui servait de porte à son immeuble, et sorti le triste morceau de metal qui lui servait de clef.

« AND I WILL SAY NO IT ISN’T, WE HAVE TO KEEP ON WINNING! WE HAVE TO WIN MORE, WE GONNA WIN MOOOOORE ! WE GONNA WIN SO MUCH !”

John claqua la porte.

Le hall de l’immeuble était froid, mais il était moins froid que l’extérieur. Il n’était pas sec, mais il était moins humide que l’extérieur de l’immeuble. Il n’était pas insonorisé, mais le discours du Président était réduit à un écho dont le volume diminuait au fur et à mesure que le dirigeable s’éloignait. Une fois rentré dans son appartement, John savait qu’il ne l’entendrait plus.

Les marches de l’escalier grinçaient sous ses pas. Le bois n’appréciait manifestement pas les infiltrations d’eau. L’ascenseur non plus, c’était pour ça qu’il était en panne d’ailleurs. Les paroles du Great President devenaient moins audibles. John n’en percevait plus que des bribes, entre deux grincements.

« We gonna win so fast… »

“… so fast, your head will spin !”

“… it’s unbelievable folks, believe me !”

John arriva enfin à son étage. Il s’apprêta à rentrer chez lui, mais fut frappé de stupeur.

Sa porte et le mur adjacent étaient couverts de tags.

Non pas des tags comme on en trouvait il y a trente ans ou même vingt ans, ceux dont on se demandait s’il s’agissait d’art ou de vandalisme de rue. Ceux-là avaient disparus. Ceux qu’il avait sous les yeux étaient des tags destinés à marquer les maisons de ceux qui ne croyaient pas. Ceux qui n’agitaient pas de drapeau américain à la fenêtre. Ceux qui ne se rendaient pas, ou pas assez souvent aux meetings du Président ou de l’un de ses enfants. Ceux qui n’avaient pas donnés de temps ou d’argent aux milices engagées dans la guerre en Eurabie. Ce n’étaient pas des tags d’Etat ou des tags de la Trump Organization. C’étaient les tags d’un mouvement nébuleux regroupant aussi bien des perdus asociaux que des miliciens pro-Trump fanatiques et des néo-païens persuadés d’utiliser des pouvoirs magiques. C’étaient les tags d’un groupe qui frappait impunément, assez loyal au Great President pour menacer les pontes du régime qui semblaient sortir du rang et s’en tirer sans problèmes, assez infiltrés dans la société pour bénéficier du soutien tacite ou actif de la police, assez nombreux pour que votre patron ou votre voisin puisse en faire partie sans que vous le sachiez, assez puissant pour avoir ses organisations para-militaires ici et au-delà de l’Atlantique. C’étaient des tags comprenant des croix gammées, un Sonnenrad, le mot « cuck » répété de nombreuses fois et des images d’une grenouille verte à lèvres rouges. C’étaient des tags de /pol/.

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